À partir des années 1920, la France a déployé la radio dans ses colonies, de Dakar à Saigon, d’Alger à Beyrouth. Une histoire méconnue, faite de pionniers, de guerres et de transitions souvent brutales.

Quand, le 28 avril 1931, un technicien actionne pour la première fois l’émetteur du Poste Radio Colonial installé à Pontoise, il ne diffuse encore qu’un simple relais des programmes de l’École supérieure des PTT. Ce n’est qu’un essai. Mais cet instant discret signe l’acte de naissance d’une ambition : faire entendre la voix de la France jusqu’aux confins de son empire. Des côtes algériennes aux rizières d’Indochine, des forêts équatoriales d’Afrique noire aux îles des Antilles, la radio va en quarante ans raconter, accompagner, instrumentaliser et finalement survivre à la colonisation française.

Ce récit, radiotsf.fr l’a reconstitué article après article, territoire par territoire. Cette page en fait la synthèse. Mais de nombreuses pages restent à écrire.

Une idée née avec l’empire à son apogée (1920-1931)

La radio arrive dans les colonies françaises à peu près au même moment qu’en métropole — c’est-à-dire dès le début des années 1920. Mais les conditions sont radicalement différentes. En métropole, les premières stations naissent d’initiatives privées ou militaires dans un pays doté d’une infrastructure solide. Dans les colonies, tout est à construire : les lignes électriques sont rares, les techniciens absents, le public colon clairsemé.

Les pionniers sont souvent des militaires ou des ingénieurs des PTT qui bricolent leurs premiers émetteurs avec les moyens du bord. Quelle était la première radio d’Algérie ? La question, apparemment simple, cache une réalité complexe : plusieurs postes expérimentaux coexistent avant qu’une station officielle ne s’impose. C’est le cas dans la plupart des territoires.

Radio Alger colonies

Au Maroc, c’est un émetteur privé qui ouvre le bal : le Poste Oméga, embryon de ce qui deviendra la radio marocaine. En Tunisie, ce sont les militaires qui prennent l’initiative avec Tunis-Kasbah, première radio du pays. En Indochine, c’est à Haiphong, et non à Saigon, que naît Radio-Sindex, la première voix radiophonique de la péninsule. À La Réunion, un premier radioconcert en 1927 pose les bases de ce qui deviendra Radio Saint-Denis.

La France officielle, elle, ne se mobilise vraiment qu’en 1931, à l’occasion de l’Exposition coloniale de Vincennes. C’est dans ce contexte de célébration impériale qu’est lancé le Poste Radio Colonial, une station sur ondes courtes émettant depuis Pontoise vers l’Afrique, l’Indochine et les Amériques. Son indicatif, un chant de coq, est choisi pour incarner la France rurale et rassurante que les colons sont censés vouloir entendre.

Trente ans de radio coloniale : entre divertissement et contrôle (1931-1939)

La vocation des radios coloniales françaises est double, et cette ambiguïté ne sera jamais vraiment résolue. D’un côté, elles sont censées divertir et informer les colons européens, leur offrir un lien sonore avec la métropole. De l’autre, elles sont un instrument de rayonnement culturel et de légitimation de la présence française.

La question des langues locales illustre parfaitement cette tension. De quand datent les premières émissions en arabe sur les radios algériennes ? Plus tard qu’on ne le croit. Pendant longtemps, la radio coloniale française parle français, pour les Français, à des Français. La population indigène est largement ignorée comme auditrice potentielle.

En Indochine, de petites radios privées fleurissent dans les années 1930 à côté des stations officielles, sur le modèle des radios commerciales métropolitaines. À Saigon, la radio connaît même une mésaventure emblématique : au bout de deux ans d’existence, elle doit cesser d’émettre faute de piastres — faute de financement, tout simplement. L’empire a des ambitions radiophoniques plus grandes que ses moyens.

Radio Saigon colonies

Au Liban, sous mandat français, la station des Arts et Métiers à Beyrouth lance la première radio du pays. Au Bénin, Radio Cotonou démarre laborieusement. En Afrique occidentale française, Dakar joue un rôle central de plaque tournante. Chaque territoire a son histoire propre, sa chronologie, ses pionniers oubliés.

Une femme mérite une mention particulière dans cette période : Claude Rivière, première Française à avoir dirigé une station de radio, et c’était une station coloniale.

La guerre bouleverse tout (1939-1944)

La Seconde Guerre mondiale transforme brutalement le paysage radiophonique colonial. Les radios de l’empire deviennent des enjeux stratégiques de premier ordre.

Quand Pétain signe l’armistice en juin 1940, les colonies doivent choisir leur camp. Beaucoup restent dans l’orbite de Vichy. La Voix de la France, radio coloniale sur ondes courtes du régime de Vichy, diffuse la propagande maréchaliste jusqu’aux confins de l’empire. Radio Djibouti dénonce le blocus britannique et relaie fidèlement les messages du régime.

صوت فرنسا Voix de la France colonies

Mais quelques stations résistent ou rejoignent la France libre. Le cas le plus célèbre est celui de Radio-Saïgon : en juin 1940, dans un contexte de confusion totale, elle est la seule radio française à avoir diffusé l’appel du 18 juin de De Gaulle, une singularité historique encore peu connue.

L’Afrique équatoriale française bascule très tôt dans le camp gaulliste. Radio-Brazzaville devient la voix de la France libre sur le continent africain, si bien que De Gaulle lui-même vient personnellement inaugurer son nouvel émetteur en juin 1943. À Madagascar, une poignée de résistants tente de maintenir un poste clandestin sous les cocotiers.

En Indochine sous occupation japonaise, la radio survit tant bien que mal. En octobre 1945, dans une ville de Saigon en plein chaos post-colonial, Radio Saigon reprend laborieusement ses programmes avant qu’une violente explosion ne détruise ses studios quelques mois plus tard.

L’Afrique du Nord, enfin, est le théâtre d’une intense guerre des ondes. Alger devient capitale radiophonique de la France en guerre, avec plusieurs postes coexistant sur les ondes, chacun revendiquant parler au nom de la France.

La reconstruction et l’après-guerre (1945-1956)

À la Libération, il faut reconstruire. Les émetteurs détruits, les studios réquisitionnés, les programmes interrompus, les radios coloniales repartent à zéro dans beaucoup de territoires. Début 1945, les émissions à destination des colonies sont officiellement relancées depuis Paris.

C’est aussi une période de lents changements. En Algérie, janvier 1946 marque un tournant dans l’organisation de la radio locale. En Indochine, la guerre contre le Viet-Minh bat son plein : les Français créent Radio Laos en 1941 pour contrer une propagande adverse, et lancent Radio Phnom Penh au Cambodge. Mais la déroute de Dien Bien Phu en 1954 met fin à la présence française en Indochine. Quelles radios y émettaient encore avant le départ des Français ? La question mérite qu’on s’y attarde.

La SORAFOM et la fin de l’empire (1956-1962)

En 1956, la France crée la SORAFOM — Société de radiodiffusion de la France d’outre-mer. Le nom est révélateur : « accompagner les indépendances ». La France sait que l’empire est en train de se défaire et que les radios coloniales devront passer de mains en mains. La SORAFOM est pilotée par Pierre Schaeffer, figure centrale de la radio française de l’époque. Sa mission : former des journalistes et techniciens locaux capables de prendre le relais.

Radio dakar colonies

Le processus est plus ou moins ordonné selon les territoires. En Algérie, où la guerre fait rage, la transition est violente : le putsch des généraux en 1961 voit la radio d’Alger momentanément rebaptisée « Radio France » par les putschistes. L’OAS monte sa propre radio pirate insaisissable. Et en octobre 1962, à l’indépendance, la RTF cède brutalement la place à la RTA, Radiodiffusion-Télévision Algérienne.

Ailleurs, le passage est plus silencieux. Les radios changent de nom, de langue de programmation, de ligne éditoriale. Les techniciens français s’en vont. La voix de la France coloniale s’éteint, territoire après territoire, au fil des années 1960.

Pour aller plus loin

Cette page est le point d’entrée d’un vaste ensemble d’articles publiés sur radiotsf.fr. Chaque section renvoie vers des récits détaillés, des documents d’archives et des anecdotes inédites sur la radio coloniale française.

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