
On en parle peu, et pourtant. À l’automne 1946, pendant que l’Europe pansait ses plaies, une négociation discrète se jouait entre Paris et Washington autour d’un émetteur radio de la Voix de l’Amérique planté dans la banlieue d’Alger. En apparence, une simple question de matériel militaire à restituer. En réalité, un précoce affrontement diplomatique des débuts de la Guerre froide.
Les Américains débarquent
L’histoire commence en 1942. Les Américains débarquent en Afrique du Nord et installent près d’Alger une station d’émission puissante, destinée à diffuser des informations de guerre en plusieurs langues. Grâce à sa position géographique, Alger permet de couvrir une grande partie de l’Europe, de l’Afrique du Nord et du bassin méditerranéen.. La station prend le nom de La Voix de l’Amérique et des Nations Unies (souvent abrégé en Radio des Nations Unies), à partir du 14 juin 1943. Mais la guerre se termine, et ce qui était une nécessité militaire devient une présence encombrante, du moins du point de vue français.
Le 5 septembre 1946, Paris décide d’en finir. Le gouvernement envoie une demande formelle à Washington : restitution des trois émetteurs avant le 1er janvier 1947, six mois pile après le décret de cessation des hostilités. Le message est net. La réponse américaine se révèle plus complexe.
Vendre ce qu’on devrait rendre : le tour de passe-passe américain
Plutôt que d’obtempérer, Washington sort une contre-proposition qui en dit long sur ses intentions. D’après l’Écho d’Alger du 7 septembre, le gouvernement américain envisage un accord par lequel il « vendrait ou céderait à bail ses postes d’émission ainsi que tout son équipement à la France », tout en se ménageant, « grâce à un accord particulier, certaines heures de relais pour la diffusion des programmes américains ». L’habileté de la manœuvre saute aux yeux. Sur le papier, la France récupère ses installations. Mais contre paiement, et avec un locataire américain qui reste dans les murs.
Le changement de régime juridique de l’occupation militaire au contrat commercial ne change pas grand-chose à la réalité des ondes. Et pour cause. Comme le note Combat le même jour, « les Américains se servent actuellement d’Alger comme relais de leur service d’informations à destination de l’URSS. » Voilà l’essentiel. A l’aube de la Guerre froide, Alger doit devenir un maillon actif d’un dispositif de propagande radiophonique en pleine construction. Les Américains veulent pouvoir diffuser des émissions en russe.
Un rideau d’ondes autour du bloc soviétique
Combat décrit la stratégie américaine : « Le Département d’État américain s’efforce, depuis le début de l’année, d’établir un véritable encerclement radiophonique de l’Union Soviétique. » Dans cette hsitoire, Alger n’est qu’une pièce du puzzle. Un émetteur géant est en chantier aux Philippines pour couvrir l’Asie soviétique. À Berlin, un poste s’installe à l’usage du public allemand (RIAS Berlin).
Ce qui rend le projet crédible aux yeux de Washington, c’est un détail que le journal relève : « de nombreux soldats de l’Armée rouge ont rapporté d’Allemagne ou d’autres pays occupés » des postes récepteurs. Une partie de la population soviétique dispose désormais de récepteurs permettant d’écouter des émissions étrangères. Une fenêtre s’est ouverte et les Américains entendent s’y engouffrer. Et pas seulement pour la propagande politique.
Combat pointe également la dimension commerciale de l’affaire, notant que des firmes américaines « ont manifesté leur désir de créer en Allemagne, en Suisse et dans la principauté du Liechtenstein des postes de radio à des fins publicitaires ». L’Allemand moyen, écrit ironiquement le journal, « n’aura plus qu’à tourner le bouton de son poste pour entendre les desseins qu’ont à son égard les dirigeants américains ou le concert que lui offriront les chewing-gum Wrigleys ou les frigidaires de la General Electric ». Le soft power, déjà, dans toute son ambivalence.
Moscou pourrait se plaindre, Paris s’impatiente
Pourquoi la France ne cède-t-elle pas ? Plusieurs raisons se croisent. Combat avance que « le caractère politique des émissions d’Alger a sans doute prévalu fortement sur la décision du gouvernement français », avant d’ajouter, prudemment : « peut-être aussi le Quai d’Orsay a-t-il été saisi de plaintes précises de la part de Moscou ». On est en 1946 : le Parti communiste français est à son zénith électoral, et Paris marche sur des œufs entre les deux blocs. Il y a aussi une question de cohérence car Radio-Alger n’est pas un cas isolé.
Le journal le rappelle sans détour : ce n’est « pas le seul centre d’émissions radiophoniques américain sur le territoire français ». L’American Forces Network tient « un important relais à Paris ». En Algérie et au Maroc, les Américains ont d’autres emprises « l’aérodrome d’Alger-Maison-Blanche ou l’importante plateforme de Casablanca ». Accepter de négocier indéfiniment Radio-Alger, c’est risquer de valider une présence américaine qui déborde largement le cadre de la guerre.
Le silence, enfin
Paris tient bon. Le 26 mars, le Département d’état annonce la fin des émissions au 1er juin. La diffusion depuis Alger s’arrête le samedi 31 mai 1947 avec quelques mois de retard sur le calendrier prévu, mais conformément à la volonté française.
La Voix de l’Amérique devra chercher d’autres relais (à Tanger notamment en 1950) pour atteindre ses auditeurs de l’Est.
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