
À l’automne 1942, Radio Patrie prétend émettre depuis la France occupée. Elle parle comme une voix intérieure de la Résistance. En réalité, elle naît dans un salon confortable du manoir de Woburn Abbey, dans le Bedfordshire, à une soixantaine de kilomètres au nord de Londres, sous la surveillance attentive des services britanniques. Une radio clandestine fabriquée de toutes pièces pour gagner une bataille invisible dénommée la guerre des ondes. C’est que l’on appelle une radio noire.
Quels sont les cinq ingrédients d’une fausse radio clandestine parfaite ?
Une radio née des services secrets de sa Majesté
Depuis plus de deux ans déjà, chaque soir, des milliers de Français se rassemblent autour de la BBC pour écouter « Les Français parlent aux Français ». L’émission en français de la radio de Londres est suivie par un programme de cinq minutes, « La France libre vous parle » sous l’autorité du général de Gaulle. Trop officielle, trop politique, jugent certains responsables britanniques.
Au Political Warfare Executive (PWE, l’organisme britannique chargé de la guerre psychologique et de la propagande) et au Special Operations Executive (SOE, le service de sabotage et de soutien aux résistances européennes), on rêve d’un autre outil. On souhaite une radio plus souple, capable de diffuser des consignes directes aux réseaux de résistance, sans passer par le filtre gaulliste. L’occasion se présente avec le réseau Carte, dirigé par André Girard, peintre devenu chef de réseau dans le sud de la France. Ambitieux, parfois imprudent, Girard réclame une radio clandestine pour soutenir ses groupes.
Londres accepte mais à ses conditions. Pas question d’ouvrir davantage les micros de la BBC. La solution sera plus subtile en créant un « poste noir », une station secrète qui ne reconnaîtra jamais sa véritable origine.
Fabriquer l’illusion d’une voix française
Tout est affaire de mise en scène. Le nom de la station tout d’abord : Radio-Patrie. Un mot simple, chargé d’émotion, capable de rassembler un pays humilié. Puis le ton. André Gillois (de son vrai nom Maurice Diamant-Berger, ancien du Poste parisien) et Jean Gandrey-Réty (relayé rapidement par Claude Dauphin), journalistes ou comédiens devenus speakers clandestins, répètent leurs textes comme on règle une partition. Pas d’emphase. Pas de grandiloquence. Une voix grave, posée, presque familière. Il faut donner l’impression que l’on parle depuis une cave parisienne, pas depuis une campagne anglaise.
Le décor est soigneusement choisi. À Woburn Abbey, une élégante demeure accueille les animateurs des radios noires britanniques. Le cadre est confortable, loin de l’image qu’on se fait d’un poste de commandement clandestin. Pourtant, à l’antenne, l’illusion fonctionne.
Radio-Patrie se présente comme une station née en France, animée par des résistants qui partagent les mêmes risques que leurs auditeurs. Pour renforcer cette illusion, la station diffuse de courts messages d’appel : « Écoutez Radio-Patrie à 21 heures sur 48 mètres puis sur 30,85 mètres » Quelques chiffres, des horaires précis, comme autant de signes de reconnaissance pour les auditeurs clandestins.
Un coup porté au général De Gaulle
Reste à se faire connaître. Les Britanniques acceptent que la BBC annonce brièvement la création de la station et ses fréquences. Mais avec parcimonie. Une mention à 19 h 15, parfois à 21 h 15, puis plus rien. Londres ne veut surtout pas apparaître comme le parrain officiel de cette radio fantôme.
Le dimanche 4 octobre 1942, la première émission est lancée. Cinq minutes à peine. Mais quelques semaines plus tard, le programme passe à un quart d’heure. Rapidement les services de la France libre découvre son existence. Inutile de dire que la nouvelle fait l’effet d’une bombe dans les cercles gaullistes. Une radio concurrente, non contrôlée par la France libre ? Une provocation.
Pour le général de Gaulle, c’est un coup porté à son autorité au moment même où sa position internationale est fragilisée. En effet, les Alliés débarquent en novembre en Afrique du Nord. Dans le jeu politique complexe qui s’ensuit, d’abord autour de l’amiral Darlan puis du général Giraud, les Britanniques cherchent par ailleurs à peser sur le contrôle de la résistance intérieure française, en marge de l’autorité gaulliste.
Une radio qui inquiète les Américains
Très vite, Radio Patrie attire l’attention des services de surveillance alliés. Selon un rapport spécial du Foreign Broadcast Intelligence Service, organisme de la Federal Communications Commission américaine, daté du 22 mars 1943 et classé secret à l’époque, les Américains commencent à monitorer la station le 4 février 1943. La France libre, elle, la surveille depuis le début du mois de décembre 1942, sans doute grâce à ses liens étroits avec les réseaux de résistance intérieure.
Le même rapport relève d’ailleurs un détail révélateur : alors que la BBC ne mentionne jamais Radio Patrie sur ses ondes, les services gaullistes semblent disposer d’autres moyens pour identifier son existence. C’est un indice supplémentaire, pour les analystes américains eux-mêmes, de la véritable origine britannique de la station.
Très vite, Radio-Patrie attire l’attention des services de surveillance alliés. Les Américains commencent à la monitorer dès février 1943. La France libre, elle, suit l’affaire de près depuis décembre. Et le 3 janvier 1943, depuis Brazzaville, un communiqué officiel tombe comme un couperet. De Gaulle désavoue publiquement la station. Il accuse Radio-Patrie d’utiliser la Marseillaise, le chant de la France libre et même son nom pour donner l’illusion d’un soutien officiel qui n’existe pas. « Nous ne sommes responsables d’aucun mot », martèle le Comité national français.
Le communiqué, reproduit intégralement dans le rapport américain, ne se contente pas de nier toute responsabilité : il met aussi en garde les citoyens français contre « les organisations non qualifiées » qui prétendraient leur donner des instructions, une façon pour Alger de couper court à toute légitimité que Radio Patrie chercherait à s’arroger. Pour les gaullistes, cette radio est une imposture dangereuse. D’autant plus que les Allemands ont lancé depuis Paris une fausse Radio Brazzaville.
Le rapport américain apporte cependant une nuance que les gaullistes eux-mêmes n’évoquent pas publiquement : la station reconnaît sans réserve les activités militaires de la France combattante et n’utilise que rarement le terme de « gaullisme », sans jamais suggérer que le général aurait un rôle politique à jouer après la guerre. Radio Patrie ne s’oppose donc pas frontalement à de Gaulle. Elle chercherait plutôt à capter la légitimité de la lutte armée tout en évitant soigneusement toute question d’avenir politique, terrain sur lequel Londres ne souhaite manifestement pas s’engager.
Les programmes de Radio Patrie
Les rapports d’écoute américains dressent alors un portrait troublant de ses programmes. Radio-Patrie ne se contente pas de commenter l actualité. Chaque jour, elle diffuse une chronique politique intitulée « Les quatre vérités du jour » et surtout une rubrique centrale, « L’Armée clandestine vous parle ». La station prétend y organiser directement la Résistance par les ondes. Elle dicte des consignes, donne des cours de clandestinité, invite hommes, femmes et enfants à rejoindre une mystérieuse « armée clandestine », promet l’existence d’« instructeurs » chargés de prendre contact avec les volontaires. Tout est conçu pour donner l’impression d un vaste réseau déjà structuré, reconnu par les autorités militaires alliées et prêt pour un futur débarquement.
Le rapport du Foreign Broadcast Intelligence Service va plus loin encore. Il relève que la méthode de recrutement prônée par la station, fondée sur des chaînes de confiance transmises de proche en proche sans réelle vérification, place l’auditeur favorable dans une situation paradoxale : on lui fait sentir que son action clandestine reste presque vaine tant qu’il n’a pas été mis en contact avec un « instructeur », sans toutefois lui offrir la moindre garantie raisonnable d’y parvenir un jour. Une mécanique que les analystes américains jugent susceptible de produire, à terme, un effet démoralisant sur les auditeurs les plus engagés
La guerre secrète des Alliés
Car Radio-Patrie n’est pas seulement tournée contre l’occupant allemand. Elle est aussi une arme dans une autre bataille, plus feutrée, que se livrent, au sein même du camp allié, Britanniques et Gaullistes. Grâce au statut de « poste noir », Londres peut diffuser rumeurs, informations ambiguës et consignes locales, tout en niant toute responsabilité officielle. Un outil idéal pour expérimenter la guerre psychologique. Pour Gillois et Gandrey-Réty, on raconte une autre histoire : celle d une victoire arrachée face aux réticences anglaises. En réalité, tout est étroitement piloté par le SOE et le PWE.

Des journaux clandestins en France annoncent la station au même titre que les émissions de la France libre.
Radio Patrie devient Honneur et Patrie
Le 9 mai 1943, Radio Patrie cesse d’émettre. Elle est remplacée le 17 mai par Honneur et Patrie, un poste noir cette fois cogéré par les Français et les Britanniques, signe d’un rapprochement progressif entre Londres et la France libre à l’approche de l’unification politique. Le 3 juin, De Gaulle et Giraud s’unissent pour former à Alger le Comité français de libération nationale, base du futur Gouvernement provisoire de la République française.
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