La télévision n’est pas née d’un seul génie ni d’un seul soir. Elle est le fruit de soixante-dix ans de tâtonnements, de brevets concurrents, d’inventeurs oubliés et de paris technologiques risqués. Cette chronologie retrace le fil de ses origines : de la découverte du sélénium à la lumière jusqu’aux premières retransmissions expérimentales des années trente, en passant par le disque de Nipkow et les tubes cathodiques de Zworykin.
Les fondements scientifiques
1817 – 1883
Le chimiste suédois Jöns Jacob Berzelius isole le sélénium, élément aux propriétés photoélectriques exceptionnelles. Ce métalloïde sera, soixante ans plus tard, au cœur des premières cellules photoélectriques utilisées pour « voir à distance ».
Edmond Becquerel décrit l’effet photoélectrique : certains matériaux produisent un courant électrique lorsqu’ils sont exposés à la lumière. Ce principe physique deviendra la base théorique de toute captation d’images par voie électrique.
Alexander Bain dépose le brevet d’un télécopieur électrique capable de transmettre des images fixes par le télégraphe. Son principe de balayage ligne par ligne anticipe remarquablement celui de la télévision.
Abbé Giovanni Caselli inaugure à Paris le premier service commercial de pantélégraphe, un appareil transmettant des fac-similés entre Paris et Lyon. C’est la première image transmise électriquement à l’échelle industrielle.
L’ingénieur télégraphiste anglais Willoughby Smith découvre, en testant des résistances pour câbles sous-marins, que la conductivité du sélénium varie avec la lumière reçue. Cette photoconduction est publiée dans la revue Nature et provoque une effervescence dans le monde scientifique.
L’Américain George Carey conçoit le premier schéma d’un système de « vision électrique » : une mosaïque de cellules au sélénium, chacune reliée à une ampoule électrique, reconstruisant une image point par point. Le concept du « raster » — la grille d’analyse — est posé.
Alexander Graham Bell — frais de son invention du téléphone — et son assistant Charles Sumner Tainter travaillent sur un photophone transmettant la voix par la lumière. Bell entrevoit la possibilité d’envoyer des images par le même procédé et évoque le terme de « téléphote ».
Le 22 mars, Constantin Senlecq, notaire à Ardres (Pas-de-Calais), présente à la Société française de physique son projet de « télectroscope », premier dispositif décrit en détail pour transmettre des images animées par l’électricité. La même année, le journaliste irlandais George du Maurier imagine dans le magazine Punch un « téléphonoscope » permettant de voir des opéras depuis son salon — vision prophétique de la télévision domestique.
Foisonnement de projets concurrents : Ayrton et Perry (Grande-Bretagne), Carey (États-Unis) et Senlecq publient chacun des variantes de systèmes à cellules de sélénium. Leurs maquettes échouent toutes : le sélénium réagit trop lentement pour des images animées, mais la recherche fondamentale progresse.
Paul Nipkow, étudiant à Berlin, pose les bases théoriques d’un système de balayage mécanique par disque rotatif perforé en spirale. Il déposera son brevet l’année suivante — invention qui donnera son nom à toute une époque de la télévision.
L’ère du disque de Nipkow
1884 – 1899
Le 6 janvier, Paul Gottlieb Nipkow dépose à Berlin le brevet n° 30.105 de son « disque électrique télescope ». Ce disque de carton perforé de trous disposés en spirale, tournant à grande vitesse devant une cellule photoélectrique, permet de décomposer une image en lignes successives — le balayage mécanique, principe qui restera en usage jusqu’aux années 1930.
Paul Nipkow tente de construire un prototype fonctionnel. En l’absence d’amplificateurs électroniques, le signal produit par les cellules de sélénium est trop faible pour être exploitable. Le brevet tombera dans le domaine public en 1899 — sans avoir jamais servi à transmettre une vraie image.
Heinrich Hertz prouve expérimentalement l’existence des ondes électromagnétiques. Ce n’est pas directement lié à la télévision, mais c’est la brique sur laquelle sera bâtie toute la radiodiffusion — et la diffusion hertzienne de la future télévision.
Le physicien allemand Wilhelm Hallwachs décrit précisément l’effet photoélectrique externe, ouvrant la voie aux cellules photoélectriques à vide, bien plus réactives que le sélénium.
Le physicien allemand Karl Ferdinand Braun invente le tube cathodique à oscilloscope (tube de Braun), capable de dévier un faisceau d’électrons par des champs électriques. Ce tube — ancêtre direct du tube image de télévision — permet de dessiner des formes lumineuses sur un écran phosphorescent. Braun reçoit le Prix Nobel de physique en 1909.
Le Russe Alexandre Polumordvinov propose un système de télévision à disques de Nipkow combinés à des filtres colorés — première conception théorique d’une télévision en couleurs, ignorée de ses contemporains.
Vers la télévision électronique
1900 – 1923
À l’occasion de l’Exposition Universelle de Paris, le physicien russo-français Constantin Perskyi utilise pour la première fois le mot « télévision » lors d’une conférence au Congrès International d’Électricité. Le terme, forgé du grec tele (loin) et du latin visio (vision), entre dans le vocabulaire scientifique mondial.
Ambrose Fleming invente la diode thermoïonique — premier tube électronique capable de redresser un courant alternatif. C’est la première brique de l’amplification électronique, sans laquelle aucune transmission d’image n’est envisageable.
Lee de Forest invente la triode (tube Audion), qui permet d’amplifier les signaux électriques faibles. Ce composant révolutionne la radio et ouvre la voie à des cellules photoélectriques utilisables pour la transmission d’images.
Le physicien russe Boris Rosing dépose un brevet combinant un disque de Nipkow à l’émission et un tube cathodique à la réception. C’est la première proposition cohérente d’un système de télévision mixte (mécanique à l’émission, électronique à l’affichage). L’Anglais Alan Archibald Campbell Swinton publie la même année dans Nature un concept similaire, entièrement électronique.
Boris Rosing, assisté de son étudiant Vladimir Zworykin, réalise la première transmission d’images fixes rudimentaires dans son laboratoire de Saint-Pétersbourg. Les formes géométriques transmises sont grossières, mais le principe est démontré.
La Première Guerre mondiale gèle la plupart des recherches civiles, mais stimule le développement des lampes électroniques pour les communications militaires. Des milliers d’ingénieurs se forment aux tubes à vide — compétences qui alimenteront la recherche télévisuelle dès 1919.
Vladimir Zworykin, émigré aux États-Unis après la révolution russe, rejoint la Westinghouse Electric Company. Il commence à concevoir un tube de prise de vue entièrement électronique — ce sera l’iconoscope — qui changera l’histoire de la télévision.
Le jeune Américain Philo Farnsworth, lycéen en Idaho, esquisse dans son carnet de cours le schéma d’un système de télévision entièrement électronique. Il a 16 ans. Ses carnets seront produits comme preuve au cours d’un célèbre procès de brevet contre Zworykin, dix ans plus tard.
Vladimir Zworykin dépose le brevet de l’iconoscope, tube de prise de vue entièrement électronique. La même année, l’Écossais John Logie Baird commence ses expériences à Hastings (Sussex), bricolant ses premiers appareils de vision mécanique avec des boîtes à chapeaux, des aiguilles à tricoter et de la cire à bougie.
Baird et les pionniers des années vingt
1924 – 1929
John Logie Baird transmet la silhouette d’une croix dans son grenier londonien de Frith Street (Soho), à quelques mètres de distance. C’est la première démonstration d’un objet reconnaissable transmis par un procédé télévisuel. Parallèlement, l’Américain C. Francis Jenkins transmet des silhouettes depuis Washington.
Le 2 octobre, dans son laboratoire du 22 Frith Street à Londres, John Logie Baird obtient la première image animée d’un visage humain reconnaissable : celui de « Stooky Bill », une tête de ventriloque, transmise en 30 lignes à 5 images par seconde. Baird court chercher un portier de bureau, William Taynton, qui devient le premier visage humain « vivant » jamais transmis par télévision. Aux États-Unis, C. Francis Jenkins réalise la même année la première transmission publique de silhouettes animées.
Le 26 janvier, John Logie Baird présente son système devant 50 membres de la Royal Institution à Londres — première démonstration publique officielle d’une télévision fonctionnelle. L’image est floue et sautillante, mais les visages sont reconnaissables. La presse britannique s’emballe. La même année, Philo Farnsworth (21 ans) obtient son premier financement à San Francisco pour développer son système entièrement électronique.
Les Bell Telephone Laboratories et AT&T réalisent à New York la première démonstration de télévision entre deux villes : le secrétaire au Commerce Herbert Hoover prononce un discours à Washington, transmis en direct à New York. « Il est possible de voir ainsi que d’entendre », commentent les ingénieurs. Baird transmet également une image depuis Londres jusqu’à Glasgow — 700 km — par câble téléphonique.
Le 7 septembre, Philo Farnsworth transmet dans son laboratoire de San Francisco la première image produite par un système de télévision entièrement électronique — sans aucune pièce mécanique tournante. L’image : un trait de crayon sur du verre. Son financement par George Everson et Leslie Gorrell se révèle décisif.
John Logie Baird réussit la première transmission télévisée transatlantique : une image émise depuis Londres est reçue à New York. Il crée sa société Baird Television Development Company et commence des expériences de télévision en couleurs (encore expérimentales) et de Noctovision (imagerie infrarouge). Aux États-Unis, la station WGY de Schenectady (General Electric) diffuse les premières émissions télévisées régulières — trois fois par semaine, en 48 lignes.
La BBC accepte de prêter ses émetteurs à John Logie Baird pour des émissions expérimentales nocturnes : c’est le début d’une collaboration houleuse entre l’inventeur et le service public britannique. Vladimir Zworykin, désormais chez RCA, présente l’iconoscope amélioré à ses dirigeants et obtient un financement massif. En Allemagne, la Reichs-Rundfunk-Gesellschaft (RRG) commence ses propres expériences télévisuelles.
En France, René Barthélemy (ingénieur à la Société française radioélectrique) réalise à Montrouge ses premières expériences de télévision mécanique. Il transmettra bientôt des images depuis le laboratoire du CSF de Levallois. La France entre dans la course.
Les premiers essais publics
1930 – 1936
Le 30 septembre, la BBC diffuse la première émission télévisée grand public en Grande-Bretagne, en utilisant le système Baird (30 lignes, 12,5 images/s). Le comédien Sydney Howard est le premier artiste à se produire devant une caméra de télévision dans le cadre d’une émission officielle de la BBC. Les récepteurs sont vendus à quelques centaines de passionnés.
En France, René Barthélemy réalise le 14 avril la première démonstration publique française de télévision depuis les laboratoires de Montrouge. L’image — le visage d’une opératrice — est transmise en 60 lignes, qualité nettement supérieure au système Baird. La presse française salue l’événement. Aux États-Unis, CBS commence ses propres essais télévisés à New York.
Vladimir Zworykin présente à la conférence de l’IRE un iconoscope perfectionné, capable de produire des images en 240 lignes — qualité incomparable avec les systèmes mécaniques. David Sarnoff, PDG de RCA, décide d’investir massivement : « dix millions de dollars » pour faire de la télévision une réalité commerciale.
La BBC inaugure un studio régulier à Broadcasting House (Londres) pour les émissions télévisées expérimentales. Baird, refusant de s’avouer vaincu face à l’électronique, présente un système amélioré à 120 lignes. En Allemagne, la RRG inaugure un service régulier d’émissions télévisées expérimentales à Berlin, 90 lignes.
Philo Farnsworth brevète le dissecteur d’image, tube de prise de vue électronique alternatif à l’iconoscope. RCA, craignant de perdre la bataille des brevets, ouvre des négociations — qui échoueront à plusieurs reprises avant un accord final en 1939. En France, les émissions expérimentales de Barthélemy passent à 180 lignes.
L’Allemagne nazie fait de la télévision un instrument de propagande prioritaire. La Reichs-Rundfunk-Gesellschaft inaugure à Berlin un service régulier en 180 lignes. La France, sous l’impulsion de Georges Mandel (ministre des PTT), vote un crédit pour développer la télévision nationale. René Barthélemy est chargé d’établir un service expérimental depuis la Tour Eiffel.
Le jeune ingénieur Henri de France (1911–1986), fraîchement sorti de l’École Supérieure d’Électricité, entre dans le monde de la télévision naissante. Convaincu que la qualité de l’image est l’enjeu décisif, il commence à travailler sur les problèmes de définition et de standards. Ces réflexions précoces sur la compatibilité et la transmission des couleurs l’amèneront, vingt ans plus tard, à concevoir le SECAM — système français de télévision en couleurs adopté dans de nombreux pays.
Le 25 avril, la France inaugure le premier service de télévision régulier d’Europe continentale depuis l’émetteur de la Tour Eiffel, en 180 lignes. René Barthélemy dirige les opérations. Les récepteurs sont rares et l’audience minuscule — quelques dizaines d’appareils à Paris. En Allemagne, la télévision est diffusée dans des « Fernsehstuben » (salles publiques de télévision) à Berlin, pour diffuser la propagande du régime.
Le 2 novembre, la BBC inaugure le premier service de télévision à haute définition du monde depuis Alexandra Palace, à Londres, en 405 lignes. Deux systèmes concurrents alternent chaque semaine : celui de Baird (mécanique, 240 lignes) et celui d’EMI-Marconi (entièrement électronique, 405 lignes). En février 1937, le système mécanique Baird sera définitivement abandonné. La télévision électronique a gagné. Londres peut désormais regarder le monde.
Les Jeux Olympiques de Berlin sont télévisés pour la première fois dans l’histoire, par les équipes allemandes de Telefunken. Les images, en 180 lignes, sont diffusées dans les salles publiques de Berlin et accessibles à environ 150 000 téléspectateurs. C’est la première retransmission sportive télévisée de grande envergure.
Henri de France (1911–1986), ingénieur diplômé de Supélec, publie ses premières analyses critiques sur les standards de définition en vigueur et plaide pour une image à haute définition comme condition sine qua non d’une télévision grand public de qualité. Convaincu que la bataille des lignes n’est que la première manche, il commence à réfléchir aux problèmes de transmission des couleurs. Ces travaux précoces l’amèneront à rejoindre la Compagnie Française de Télévision (CFT) et, vingt ans plus tard, à inventer le SECAM — Séquentiel Couleur À Mémoire — système breveté en 1956 et adopté par la France, l’URSS et une quarantaine de pays.
