
Il existe, dans l’histoire foisonnante de la radio des années trente, des instants de pure inventivité qui soulignent la vitalité de ce nouveau media. L’un de ces instants a pour héros des gastéropodes bourguignons. Nous sommes fin 1933, et Radio-LL propose des courses d’escargots radiodiffusées !
Radio-LL, peu de moyens mais des idées
Pour comprendre la naissance de cette retransmission improbable, il faut d’abord rappeler ce qu’est Radio-LL en 1933-1934. C’est la radio privée parisienne qui a le moins de moyens. Son propriétaire, Lucien Lévy (d’où le LL) finira d’ailleurs par la vendre à Marcel Bleustein-Blanchet qui en fera en septembre 1935, Radio Cité. Or ce début des années trente, le sport est roi à la radio comme ailleurs. Les auditeurs réclament des reportages depuis les hippodromes, les stades, les rings.
Pour relier un stade ou un hippodrome à la station émettrice, il faut louer des lignes téléphoniques des circuits dont la disponibilité n’est ni garantie, ni bon marché. Certaines stations, faute de moyens ou de créneaux, se trouvent donc dans l’impossibilité matérielle de retransmettre les grandes manifestations sportives. Que faire, alors ? La solution pour Radio-LL est toute trouvée. Utiliser l’autodérision et s’en moquer. Ce dont vont se charger une équipe de chansonniers de Montmartre.
L’escargodrome du studio de la rue du Cirque
Dans les locaux de la station au 5, rue du Cirque (entre le rond-point des Champs-Elysées et le Palais de l’Elysée), un dispositif rudimentaire est mis en place. Un « escargodrome » accueille dix escargots de Bourgogne soigneusement sélectionnés, entraînés et, précise-t-on, « gavés à souhait ». Chaque concurrent reçoit un numéro. Pas encore de casaque comme à l’hippodrome mais une inscription sur la coquille.
Ded Rysel au micro
Derrière le micro, c’est Ded Rysel, chansonnier de Montmartre et figure de la station, qui officie en tant que speaker-reporter.
L’humoriste, qui présente déjà trois ou quatre émissions hebdomadaires à 19h45 intitulées La demi-heure du music-hall, La demi-heure du cabaret montmartrois, aux côtés du pianiste-chanteur Raoul Soler et de Jean-Baptiste Evard, n’est pas peu fier de cette invention qu’il revendique volontiers.
Des années plus tard, il en livrera les coulisses : « Notre ami Lannes, armé d’un vaporisateur, faisait la pluie sur les escargots, alors qu’Evard leur tirait devant les cornes, à l’aide d’un fil, deux ou trois feuilles de laitue. C’était très amusant. »
Les auditeurs de Radio-LL font des paris
Mais l’escargodrome a aussi son petit côté hippodrome avec une place pour les paris. Vingt-quatre heures avant chaque course, les auditeurs sont invités à envoyer leur pronostic leur préférence pour tel ou tel numéro par lettre. Les paris sont gratuits. Les trois premiers à avoir misé sur le bon escargot se partagent huit cents francs de prix.
Le succès est immédiat et apparemment massif. Les « milliers de lettres-paris » reçues avant chaque épreuve témoignent d’un engouement que la presse spécialisée souligne. Le magazine L’Antenne, en décembre 1933, salue l’initiative avec une pointe d’ironie, notant que ces courses « témoignent de l’intérêt que les sans-filistes prennent à l’amélioration de la race gastéropode ».
C’est malin. En imposant un délai de vingt-quatre heures entre l’envoi du pari et la course, Radio LL crée une attente. On choisit son champion, on attend, on écoute. Le reportage de Ded Rysel avec ses péripéties « lentes mais régulières », ses rebondissements de centimètre en centimètre est la récompense d’une semaine d’impatience. Et surtout, on rigole…
Les grands spectacles ne sont pas toujours là où on les attend. Parfois, ils tiennent dans un bricolage de studio, dix mollusques et un homme qui sait commenter !
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