Radio-Saïgon, la radio française d’Indochine qui diffusa l’Appel du 18 juin

Quoi ? Une radio française a diffusé l’appel du général de Gaulle le 18 juin 1940 à la BBC ?

Oui, mais elle ne l’a pas fait exprès, du moins dans un premier temps. Radio-Saïgon, station privée lancée un an plus tôt en Indochine, retransmettait chaque matin tôt le bulletin d’informations en français du BBC Overseas Service. Compte tenu du décalage horaire, cette tranche correspondait à l’émission du soir, heure anglaise. Les informations étaient reprises en direct, sans montage ni délai.

Le contexte, cette semaine-là, est particulièrement instable. Le 16 juin, Paul Reynaud démissionne et cède la présidence du Conseil à Philippe Pétain. Le 17 juin, Pétain annonce à la radio sa décision de demander l’armistice. C’est en réponse directe à ce discours que de Gaulle, arrivé à Londres avec l’accord de Churchill pour utiliser les ondes de la BBC, prononce son appel le soir du 18 juin. Le texte n’est alors que très peu entendu en métropole. Très peu de journaux le retranscrivent, et le visage du général reste inconnu du grand public. En Indochine, en revanche, l’appel passe en partie.

Interrompu en pleine phrase

Le matin du 19 juin à Saïgon, le directeur de la station, Jacques Le Bourgeois, allume son poste au réveil et entend l’appel en cours de diffusion. Dans ses mémoires (Ici Radio-Saigon, 1939-1945, publiées chez France-Empire en 1985), il raconte qu’un grand silence est soudain intervenu, comme si l’émetteur avait cessé de fonctionner au milieu d’une phrase. Le censeur de service aux studios avait jugé plus prudent de couper la diffusion, dans l’attente de consignes des autorités françaises d’Indochine.

Ce flottement du censeur est révélateur du moment. En effet, à cette date, l’armistice n’est pas encore signé (il le sera le 22 juin), Vichy n’existe pas encore en tant que régime constitué, et le gouverneur général en Indochine, le général Georges Catroux, doit composer seul avec l’instabilité de Bordeaux, repli provisoire du gouvernement avant l’installation à Vichy. Personne, sur place, ne sait encore très bien quelle ligne tenir.

Des manifestations qui forcent la rediffusion

L’appel, entendu en partie sur Radio-Saïgon et en intégralité par ceux captant directement la BBC, provoque une série de manifestations contre la perspective d’un armistice. Dans un contexte colonial où l’annonce d’un abandon du combat inquiète autant les milieux militaires que la population, cette réaction publique pousse en soirée les autorités à demander à Radio-Saïgon de rediffuser l’appel, cette fois à partir d’un enregistrement sur disque, en signe d’apaisement.

Rediffusé lors de l’émission du soir

Mais l’appel qui avait été entendu en partie sur Radio-Saïgon et totalement sur la BBC provoque une série de manifestations contre la demande d’armistice. En soirée, en signe d’apaisement, les autorités demandent à Radio-Saïgon de rediffuser l’appel qui avait été enregistré sur disque. « Sa diffusion commença les informations du soir et, après tant d’agitation, bénéficia ainsi d’une écoute exceptionnelle« , constate Jacques Le Bourgeois.

Le général Catroux à l’écoute

Saîgon 18 juin

Parmi les auditeurs de cette rediffusion figure le général Catroux, gouverneur général d’Indochine depuis août 1939. La suite de son parcours illustre bien l’onde de choc que cet appel a pu produire chez certains cadres de l’administration coloniale.

Dès le 19 juin, Catroux doit affronter un ultimatum japonais exigeant la fermeture de la frontière chinoise et le passage de troupes nippones à travers l’Indochine. Il choisit d’y répondre favorablement sans en référer à son gouvernement, estimant être mieux placé que Bordeaux pour juger de la situation sur place. Ce choix lui vaut d’être désavoué.

Vichy reprend les choses en mains

Le 25 juin, Vichy annonce son remplacement par l’amiral Jean Decoux, qui ne prendra ses fonctions que le 20 juillet. Catroux reste donc en poste, en sursis, pendant près d’un mois. Hostile à l’armistice et au régime de Vichy, il refuse de rentrer directement en France et profite de l’escale de son bateau à Singapour, territoire britannique, pour rallier Londres. Il y arrive en septembre 1940 et devient l’un des tout premiers généraux français à rejoindre la France libre aux côtés de personnalités comme l’amiral Muselier ou le général Legentilhomme.

De Gaulle lui confiera ensuite des responsabilités majeures : haut-commissaire de la France libre au Levant, où il proclame l’indépendance de la Syrie et du Liban en 1941, puis gouverneur général de l’Algérie en 1943-1944, ministre d’État chargé de l’Afrique du Nord en 1944, et enfin ambassadeur à Moscou de 1945 à 1948.

Son successeur à Saïgon, l’amiral Decoux, prendra une tout autre direction. Il appliquera la législation antisémite et discriminatoire de Vichy en Indochine tout en négociant, sous la pression, des concessions militaires croissantes au Japon jusqu’à l’occupation complète du territoire par les troupes japonaises en 1945.

Jacques Le Bourgeois, témoin engagé de l’Indochine en guerre Le directeur de Radio-Saïgon n’aura pas fini d’être un témoin privilégié de cette période troublée. Après cet épisode de juin 1940, son parcours se poursuit à travers les années les plus dures de l’Indochine française : il est arrêté par la gendarmerie japonaise le 19 avril 1945, quelques semaines avant que l’armée nippone ne prenne le contrôle total du territoire en évinçant l’administration française. Il ne rentre en France qu’en avril 1946, après un embarquement à bord de l’Espérance.

L’enregistrement probablement détruit

Il n’existe pas d’enregistrement de l’émission du 18 juin, uniquement celui réitéré le 22 juin. Radio Saïgon l’ayant enregistré, il aurit été possible d’en retrouver la trace. Malheureusement, au printemps 1946, une explosion de la pyrotechnie voisine a entraîné la destruction totale de la discothèque de la station.


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