La nuit où la Résistance a fait sauter les antennes principales de Radio Paris à Allouis

Allouis

Dans la nuit du 9 au 10 mai 1942, à Allouis, dans le Cher, deux détonations mettent à bas une partie de l’un des plus puissants dispositifs radiophoniques de France. À l’autre bout de la chaîne, Radio-Paris, voix de la collaboration et instrument de propagande allemande, perd son émetteur grandes ondes.

L’opération est connue sous le nom de Pilchard. Elle constitue, selon l’historien Olivier Wieviorka, l’une des rares opérations de sabotage de grande ampleur que le BCRA (les services secrets gaullistes) ait pu mener cette année-là. Trois hommes Henri Clastère, Paul Bodhaine et Maxime Gaudin avaient été parachutés dans le Cher quelques jours auparavant. Leur objectif était de frapper l’émetteur d’Allouis, utilisé par Radio-Paris mais également par les Allemands pour brouiller les émissions de la BBC.

Plusieurs éléments, les horaires de Radio-Paris, les changements de fréquences, les premières dépêches venues de Londres et surtout le témoignage du directeur du centre émetteur, Alexandre Bézie permet presque de reconstituer minute par minute la nuit où les pylônes Nord et Ouest se sont effondrés.

Radio Paris, pièce maîtresse de la propagande allemande

Au début de 1942, Radio-Paris occupe une place considérable dans le paysage radiophonique français contrôlé par l’occupant. Elle diffuse en français et dépend des services de propagande allemands. Son programme n’est pas diffusé sur une seule fréquence. [note : cette Radio Paris n’a absolument rien à voir avec Radio Paris, le poste national d’avant l’Occupation].

À la mi-février, un avis publié dans la presse détaille ainsi son nouvel horaire : « À 7 heures, commencement de l’émission ; 9h15, fin de l’émission. Reprise de l’émission à 11h30, jusqu’à 22h15, sans interruption, sur les longueurs d’ondes suivantes : 312,80 m, 288 mètres, 274 mètres, 255 mètres et 1.648 mètres. À partir de 20h15, Radio-Paris présentera un programme de musique variée sur 1.648 mètres, jusqu’à 22 heures. De 22 heures à 22h15, dernier bulletin d’informations sur 312,80 et 1.619 mètres. Longueurs d’onde et fréquences : 312,80 950 kc. 288 m. 1.040 kc. 274 m. 1.095 kc. 255 m. 1.176 kc. 1.648 m. 182 kc.« 

Radio Paris - émetteur Allouis

Le choix de la longueur d’onde de 1648 mètres soit environ 182 kHz est essentiel. Elle permet une couverture beaucoup plus vaste que les ondes moyennes et fait de l’émetteur d’Allouis un instrument particulièrement important dans la guerre des ondes.

Ce dispositif va évoluer rapidement. À la mi-avril, l’émetteur grandes ondes d’Allouis reste utilisé jusqu’à 22h15, tandis que la fréquence de 312,8 mètres, ex-Poste Parisien, prend le relais. À partir de 22h45 et jusqu’à 1 heure du matin, la diffusion se poursuit uniquement sur 312,8 mètres.

Cette architecture technique explique en grande partie ce qui va se passer après le sabotage. En effet, faire tomber l’antenne grandes ondes ne signifie pas faire disparaître Radio-Paris.

Allouis : quatre pylônes de 250 mètres

Le centre émetteur d’Allouis n’est pas une simple antenne. Le témoignage d’Alexandre Bézie, directeur du centre, en donne une description précise dans le rapport d’enquête de la police française conservé aux archives départementales du Cher.

Les quatre pylônes métalliques atteignent 250 mètres de hauteur. Leur section est triangulaire, avec une largeur d’environ trois mètres. Ils sont maintenus par des haubans métalliques, fixés aux pylônes tous les quarante mètres. Les systèmes d’amarrage les plus éloignés se trouvent à environ 160 mètres de la base.

Les quatre pylônes sont reliés au bâtiment par une véritable architecture aérienne. Des traversières relient les pylônes deux à deux en diagonale et leur partie centrale est isolée afin de constituer quatre lignes allant des extrémités des pylônes vers le centre. Enfin, quatre fils de descente rejoignent ensuite le bâtiment.

Autrement dit, l’objectif des saboteurs n’est pas nécessairement de pénétrer dans le bâtiment ou de détruire les émetteurs eux-mêmes. Il suffit de s’attaquer à la structure qui porte l’antenne. Et c’est précisément ce qui se produit.

émetteur Allouis

1 h 25 : la première détonation

La nuit du 9 au 10 mai est particulièrement favorable à une opération clandestine. Bézie est chez lui, dans le pavillon situé au sud du bâtiment principal. Il décrit une météo « très couverte », du vent, de la pluie intermittente et surtout une nuit « très obscure ».

À 1h25, il entend une première détonation. Elle lui paraît sourde. Il pense d’abord au transformateur situé près de l’entrée du centre, au bord de la route de Vierzon à Bourges. Il évoque même la possibilité d’une détonation provoquée par un court-circuit.

Puis vient une seconde explosion. « Environ un quart d’heure après, j’ai perçu une nouvelle détonation, identique à la première, suivie, me semble-t-il, d’un cri. » Cette fois, quelque chose ne va plus.

Bézie téléphone immédiatement au personnel du poste. M. Dufron, vérificateur du service technique, lui confirme qu’un incident vient de se produire. C’est à la deuxième détonation que le fonctionnement du poste a été interrompu ou, plus exactement, qu’une anomalie grave a été constatée. Le directeur pense alors à l’antenne.

Une panne qui n’en est pas une

Dufron se rend sur le terrain avec M. Rost, membre du personnel allemand de service. La première inspection ne permet pas encore de comprendre exactement ce qui s’est passé. Les techniciens constatent toutefois que des fils sont enchevêtrés au-dessus du bâtiment, à l’endroit où descendent les fils de montée. Impossible, dans l’obscurité, de déterminer immédiatement si les câbles sont tombés ou non.

Bézie prend alors une décision pragmatique : l’émetteur doit être arrêté. Puis les bruits recommencent. « À nouveau les mêmes bruits, d’une détonation et un sifflement. » Cette fois, Bézie croit comprendre le mécanisme : un deuxième fil aurait pu tomber à la suite de la rupture d’équilibre provoquée par la chute du premier. Ce n’est qu’au petit jour que la réalité apparaît.

Allouis

Vers 5 heures du matin, Dufron vient annoncer au directeur qu’il a constaté la chute de deux pylônes : les pylônes Nord et Ouest. Le témoignage est particulièrement précieux parce qu’il décrit non seulement les dégâts mais aussi l’incertitude des premières heures. Bézie ne voit ni intrus ni dispositif suspect dans les bâtiments. Il accompagne même M. Schliemann dans les dépendances, sans rien découvrir d’anormal. L’enquête passe ensuite aux autorités allemandes.

Le directeur est formel : « Je ne connais pas les auteurs de l’attentat. » Et il ajoute qu’il ne possède aucun soupçon particulier sur les personnes qui auraient pu se trouver aux alentours.

Allouis, c’est aussi le plus gros brouilleur de la BBC

Pour comprendre la valeur stratégique de l’opération, il faut se rappeler que l’émetteur d’Allouis ne sert pas uniquement à transmettre un programme. Certes Radio-Paris est une pièce de la guerre radiophonique menée par l’occupant, mais les installations sont également employées pour brouiller les émissions de la BBC qui émet sur 1500 m depuis Daventry. La destruction de l’antenne produit donc un effet qui dépasse largement la simple interruption d’une station de propagande.

L’opération Pilchard est documentée comme une mission du BCRA menée avec le concours des services britanniques. Henri Clastère, Paul Bodhaine et Maxime Gaudin avaient été parachutés dans la région dans la nuit du 5 au 6 mai afin de s’en prendre à l’émetteur. Une source britannique de l’époque décrit l’événement comme la destruction à la dynamite des pylônes de Radio-Paris à Allouis.

Le terme « dynamitage » est confirmé par les récits historiques et les sources contemporaines étrangères, mais le témoignage technique français est plus prudent sur le mode opératoire précis.

Radio-Paris ne disparaît pas

La réaction radiophonique est immédiate mais révélatrice de la structure du réseau. Le 11 mai, une dépêche Reuter annonce : « Radio-Paris (ondes longues) se tait » La dépêche précise que l’émetteur à ondes longues n’a plus effectué d’émission depuis le samedi soir 9 mai, après avoir terminé son programme à l’heure habituelle. Mais elle ajoute aussitôt : « Les émissions sur les autres longueurs d’ondes ont eu lieu normalement. »

À Londres circulent alors des rumeurs selon lesquelles une explosion aurait détruit l’antenne utilisée par Radio-Paris pour ses émissions sur ondes longues. Reuter rapporte que, « selon ces rumeurs », l’explosion serait due au sabotage. La formulation est prudente. À ce moment-là, l’information n’est pas encore officiellement établie dans la presse étrangère.

Le relais de Lille et le bricolage des fréquences

Les jours suivants montrent comment la station de propagande va s’adapter à la destruction d’une infrastructure essentielle. Radio-Paris annonce ainsi une prolongation de ses émissions jusqu’à 2 heures du matin à partir du dimanche 24 mai. Mais le programme doit être écouté sur la longueur d’onde moyenne de 312,8 mètres, et non plus sur les grandes ondes d’Allouis.

À la fin du mois, Lille relaie une partie du programme : Radio-Paris est annoncée de 7 h à 9 h 15 puis de 11 h 30 à 22 h 15 sur 255, 288, 274 et 312,8 mètres, tandis que la tranche de 22 h 15 à 2 heures du matin passe sur 312,8 mètres.

Le système radiophonique s’est donc reconfiguré autour des émetteurs encore disponibles. Le 5 juin, un communiqué destiné aux auditeurs du Sud-Ouest reconnaît d’ailleurs les difficultés : « Les émissions de Radio-Paris sur la longueur d’onde du Poste Parisien n’étant pas bien audibles pour cause de transformation, les travaux seront terminés samedi, de sorte que la région du Sud-Ouest aura à nouveau une émission normale à partir de dimanche. »

La formule administrative cache la réalité. La destruction d’Allouis a contraint Radio-Paris à réorganiser sa couverture. Les historiens estiment que la remise en état de l’antenne a demandé environ douze jours. Olivier Wieviorka souligne que l’opération provoque notamment l’interruption du brouillage allemand pendant cette période, permettant aux Français de recevoir plus nettement les émissions britanniques.

L’intérêt de Pilchard tient précisément à cette dimension technique. Il ne s’agit pas de « faire taire » définitivement Radio-Paris. Le poste dispose d’autres longueurs d’onde et d’autres infrastructures. Mais la Résistance frappe le maillon le plus difficile à remplacer : une antenne de très grande taille, portée par quatre pylônes de 250 mètres. Le sabotage transforme ainsi une station nationale en un réseau obligé de composer avec des relais et des fréquences de remplacement.

Coucou, revoilà la Résistance

L’année suivante, en mai 1943, la résistance s’attaque de nouveau à la diffusion de Radio Paris en coupant le câble qui relie les studios des Champs-Elysées au centre émetteur d’Allouis. Reuters, signale que le dimanche 2 mai 1943 à 20h10 (heure anglaise), Radio Paris est devenue silencieuse.

A partir du 23 mai, la presse annonce que la fréquence ondes longues 1648 m d’Allouis est désormais celle de la nouvelle station allemande Deutsche Europasender West qui diffuse notamment dans les langues des pays occupés de l’ouest de l’Europe. Radio Paris devra se contenter des ondes moyennes jusqu’à la libération de la capitale.


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