Radio Nations : histoire d’une station mondiale au service de la diplomatie

Radio Nations

Il y a des stations dont le nom a été effacé par l’histoire alors que leur rôle fut, en son temps, considérable. Radio-Nations en fait partie. Durant dix ans, ce centre radiotélégraphique niché dans la campagne genevoise a permis à la Société des Nations (le précurseur de l’ONU) de faire ce qu’aucune organisation internationale n’avait jamais réussi auparavant : parler directement, sans intermédiaire, à ses membres dispersés sur les cinq continents. Mais aussi à s’adresser au grand public par des émissions radiophoniques en ondes courtes.

L’incident qui a tout déclenché : une demi-heure entre guerre et paix

On situe généralement la décision officielle de construire la station en décembre 1929, sur proposition de la délégation française. Mais l’idée elle-même remonterait à un épisode bien plus dramatique, survenu quatre ans plus tôt.

En octobre 1925, un différend frontalier oppose la Grèce et la Bulgarie. Des coups de feu sont échangés de part et d’autre de la frontière, des troupes sont mobilisées, la guerre semble imminente. Le Conseil de la SDN, alerté par l’interception fortuite d un message radiotélégraphique, découvre la gravité de la situation. Sur proposition de son président d’alors, Aristide Briand, il décide d’envoyer aux deux gouvernements un appel pressant à ne pas rompre la paix.

Le problème, c’est que ces télégrammes doivent transiter par plusieurs pays, plusieurs langues et plusieurs administrations télégraphiques différentes chaque relais ajoutant son propre retard. On apprendra plus tard que les messages sont finalement arrivés sur place à peine trente minutes avant l’heure prévue pour le déclenchement d une offensive.

Trente minutes, c’est, selon les témoignages de l’époque, tout ce qui séparait alors la guerre de la paix. Un retard supplémentaire, et aucun ordre d’arrêt des opérations n’aurait pu être transmis à temps aux états-majors. C’est cette expérience, vécue comme une quasi-catastrophe évitée de justesse, qui convainc définitivement la SDN qu’elle a besoin d’un moyen de communication direct avec tous les pays, indépendant des réseaux télégraphiques nationaux et de leurs lenteurs bureaucratiques.

Quelle solution choisir pour Radio Nations ?

Entre cette prise de conscience et la construction effective, il faudra pourtant des années de tractations. La SDN doit en effet résoudre une équation délicate : se doter d’une capacité de communication autonome sans empiéter sur la souveraineté de l’État qui l’héberge. La Confédération helvétique, en particulier, exprime de vives réticences, craignant qu’une telle station ne mette en cause ses obligations de neutralité. Une inquiétude qui, on le verra, resurgira plus tard dans des circonstances bien plus graves.

Trois solutions sont sur la table : une station appartenant entièrement à la SDN, une station suisse simplement mise à disposition en cas de crise, ou une formule hybride construite avec Radio-Suisse, société de télégraphie sans fil suisse (héritière de Marconi), officiellement privée mais étroitement liée aux autorités fédérales. Deux nouveaux épisodes achèvent de convaincre les derniers hésitants. Lors du conflit sino-japonais, la section d’experts de la SDN peine à obtenir des informations à temps. Peu après, une conférence à Lugano se heurte à l’engorgement des lignes télégraphiques, saturées par les échanges entre Bolivie et Paraguay, alors en pleine crise du Chaco.

En 1929, l’assemblée tranche en faveur de la formule mixte. Le devis final s’élève à environ 4,3 millions de francs suisses, dont 2 millions à la charge de Radio-Suisse, qui se voit confier l’exploitation du poste en temps normal.

« Cette station, dénommée « Radio-Nations » et établie sur des terrains et dans des bâtiments appartenant à Radio-Suisse, comprendra notamment, d’une part, un bureau central télégraphique et un poste à ondes longues actuellement en exploitation, aménagés aux frais de la Radio-Suisse et propriété de celle-ci, d’autre part, un poste à ondes courtes à établir, dans le plus bref délai, aux frais de la Société des Nations et propriété de celle-ci. Radio-Nations sera exploitée, en temps normal, par Radio-Suisse et passera, en temps de crise, sous la gestion exclusive de la Société des Nations« , détaille l’accord entre le Conseil fédéral suisse et la SDN.

Cinq nations construisent Radio Nations

La Grande-Bretagne participe à l’équipement de Radio-Nations en fournissant, par l’intermédiaire des ingénieurs de Marconi, un émetteur à ondes courtes ainsi qu’un ensemble d’antennes destinées à ce type de transmission. La société Standard Telephones and Cables, qui construisait alors les nouveaux émetteurs à ondes courtes destinés à l’Empire britannique, fournit également une importante quantité de matériel téléphonique destiné notamment à être utilisé par les délégués.

La France, de son côté, contribue à l’installation d’un autre émetteur à ondes courtes, mis en place par les ingénieurs de la Société Française Radio-Électrique (SFR, rien à voir avec l’opérateur de téléphonie mobile). Les ingénieurs allemands de Telefunken participent quant à eux à l’installation des antennes d’émission et de réception. Les Pays-Bas fournissent les tubes électroniques, tandis que la plus grande partie des machines électriques de puissance sont construites par des ingénieurs suisses.

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Deux sites, deux fonctions différentes

Radio-Nations n’est pas une station unique mais un dispositif à quatre éléments répartis autour de Genève : Prangins (à environ 25 km) pour l’émission, Colovrex (à environ 7 km) pour la réception, un bureau central d’exploitation rue du Stand à Genève, et un centre de secours couplé à un studio radiophonique, installé au premier étage d’un immeuble de la rue des Pâquis, près du Secrétariat. C’est pensé pour que l’organisation puisse continuer à fonctionner en cas de crise grave. Plus tard, ce studio sera au Palais des Nations.

A Prangins, on diffuse

À Prangins, un émetteur à ondes longues, propriété de Radio-Suisse, fonctionne sur une longueur d’onde d environ 1 625 mètres. Sa puissance d’antenne de 15 kW est suffisante pour assurer une couverture de l’Europe. Deux autres émetteurs, à ondes courtes, permettent d’étendre les communications à l’échelle mondiale. Le premier, de fabrication française, est un modèle S.W. de la Société française radioélectrique et couvre les longueurs d onde de 14 à 40 mètres. Le second, construit par la Compagnie Marconi, couvre une gamme plus large, de 14 à 100 mètres.

Chacun de ces deux émetteurs développe une puissance d’environ 20 kW. Grâce à un distributeur commun, les deux émetteurs à ondes courtes peuvent être reliés indifféremment à n’importe laquelle des antennes dirigées vers les différentes régions du monde.

Ces antennes dirigées sont soutenues par six pylônes d’une hauteur comprise entre 60 et 80 mètres. Elles sont complétées par des antennes non dirigées, ainsi que par une antenne auxiliaire suspendue à 125 mètres de hauteur. L’ensemble des installations est alimenté par une ligne à haute tension de 13 000 volts, provenant de la centrale hydroélectrique des Lacs de Joux et de l’Orbe. En cas de besoin, un groupe électrogène de secours Sulzer, d’une puissance de 300 CV, permet de prendre le relais. Grâce à ces installations, un service de radiocommunication permanent peut être assuré avec des villes aussi éloignées que Shanghai, Tokyo, Buenos Aires et Rio de Janeiro..

A Colovrex, on écoute

À Colovrex, l’enjeu est inverse : capter des signaux souvent ténus venus de tous les points du globe. La station aligne trois récepteurs à ondes courtes et moyennes, sept récepteurs couvrant 10 à 30 000 mètres, et un ensemble radiogoniométrique de type Bellini-Tosi. Trois récepteurs à haute vitesse (jusqu’à 200 mots par minute), dont un dédié à la phonie, complètent le dispositif. Détail frappant : en service normal, l’ensemble Prangins-Colovrex ne mobilise que deux techniciens, dont un seul à Colovrex.

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Le grand test grandeur nature : la guerre Bolivie-Paraguay

La première grande démonstration publique de l’efficacité du système a lieu un après-midi de janvier 1933, à 17 heures précises. Le Conseil de la SDN vient de décider, sur proposition du secrétaire général, de faire connaître au monde entier son appel pressant à la Bolivie et au Paraguay les invitant à accepter la proposition d’arbitrage formulée par la Commission des neutres de Washington. Aussitôt, la station de Prangins alerte les postes avec lesquels elle est en liaison directe New York, Buenos Aires, Rio de Janeiro, Tokyo, Shanghai les priant de relayer l’information de proche en proche vers les autres stations intéressées.

Le bilan de cette transmission, minutieusement consigné, est révélateur des aléas de la radio de l’époque. Tokyo capte le message avec un rendement estimé à 80 %, Shanghai autour de 60 %, tandis que Rio de Janeiro reçoit la communication régulièrement mais gênée par des décharges atmosphériques. New York, pourtant habituellement très attentif aux émissions genevoises, avoue tout simplement ne pas avoir eu le temps d’enregistrer la communication ce jour-là. Un rappel que même la meilleure technologie reste tributaire des humains qui l’exploitent.

Une radio pour le grand public

Radio Nations

Au-delà de son rôle diplomatique, Radio-Nations développe rapidement une activité de radiodiffusion à destination du grand public. Ce service de radiodiffusion à ondes courtes, destiné au public d’outre-mer souvent mal informé des activités de la SDN, est inauguré le 25 septembre 1932 par Sir Eric Drummond alors secrétaire général de la Société des Nations.

Chaque dimanche soir (plus tard le samedi soir) de 23h30 à 00h15, sur les longueurs d’onde de 31,27 et 38,48 mètres, des émissions sont proposées depuis le studio de la rue des Pâquis, généralement dans les deux langues officielles de la SDN français et anglais mais aussi, à l’occasion, en espagnol pour toucher le continent américain, comme ce fut le cas lors de l’appel à la Bolivie et au Paraguay. Des demandes d’émissions en chinois, en japonais, en portugais affluent également, et il en est tenu compte dans la mesure du possible.

radio nations

« Depuis le mois de septembre 1932, le Poste Radio Nations entretient un service de radiodiffusion hebdomadaire assuré par la section d’information du Secrétariat, en collaboration étroite avec la Section du transit. Dans cet effort commun, la section d’information choisit le sujet et fournit le texte des exposés et bulletins à émettre, tandis que la section du transit assure les émissions du point de vue technique », résume une note interne.

Des premiers ministres, des ministres des Affaires étrangères, des présidents de conférences viennent parler devant le micro, des fonctionnaires du Secrétariat donnent des interviews sur l’actualité. L’animation de ces émissions est confiée à M. Gallarati, épaulé par le collaborateur technique van Dissel. Le succès dépasse toutes les attentes. En dix-huit mois, 17 000 lettres du monde entier affluent à Genève, de tous les continents et dans toutes les langues. Un laitier du Venezuela, un garagiste de Géorgie, un notaire d’Angola figurent parmi les correspondants les plus fidèles. En une seule journée, le directeur de la station reçoit du courrier en provenance de Malaga, de Dublin, d’une vingtaine d’expéditeurs américains, d’Argentine, d’Angola, des Indes et de Chine. Mais tout le monde n’est pas du même enthousiasme. « Il y a lieu de faire observer toutefois qu’une partie de ces auditeurs ne s’intéressent pas en premier lieu au contenu des émissions, mais sont plutôt des amateurs sans-filistes« , tempère un rapport interne.

Le poste de l’ennui ?

« C’est le poste de l’ennui, baille l’hebdomadaire l’Antenne. Le rire et la bonne plaisanterie ne doivent pas être d’usage courant dans les studios de Prangins, d’où partent vers le monde les solennelles informations que la SDN fait tenir, depuis le début du mois, à ses innombrables et lointains sujets. Imaginez un journal officiel, monotone et ennuyeux comme le sont tous les journaux officiels, avec encore en moins les amusantes interventions qu’on peut quelquefois enregistrer dans le compte rendu des débats parlementaires. Les sujets tristes, des orateurs tristes, des voix tristes ! »

Et surtout dans les infos, pas de scoop ! « Il y a lieu de faire observer à ce sujet que Radio-Nations doit faire très attention de ne pas entrer en compétition avec les agences télégraphiques de presse et avec les correspondants que la presse internationale entretient généralement à grands frais à Genève« , souligne un rapport interne.

Certaines radios publiques relaient directement les programmes genevois : Dublin et Buenos Aires retransmettent ainsi un discours du président du Conseil de la SDN, et des pourparlers sont engagés avec les radiodiffusions du Danemark, de la Yougoslavie, du Canada, de la Chine et du Japon, la barrière des langues restant l’obstacle principal à surmonter.

Par ailleurs, Radio Nations est amenée à partir de 1937 à diffuser des émissions pour les Suisses habitants à l’étranger, suite à un accord avec le gouvernement de la Confédération. Des programmes gérés par la Société Suisse de Radiodiffusion (SSR).

L’épreuve du feu de Radio Nations, la crise italo-éthiopienne

C’est en 1935-1936, lors de l’application des sanctions contre l’Italie au titre de l’article 16 du Pacte, que le côté radiotélégraphique de Radio-Nations démontre pleinement son utilité opérationnelle. Chaque soir, vers minuit, les postes à ondes longues et courtes transmettent vers les pays lointains propositions, documents et résolutions. Le volume est impressionnant : environ 202 000 mots en octobre, 157 000 en novembre, 35 000 en décembre plus de 400 000 mots en trois mois. À titre de comparaison, le rapport Lytton sur le conflit sino-japonais comptait à lui seul près de 14 000 mots, et les rapports sur le conflit du Chaco entre Bolivie et Paraguay en totalisaient respectivement 16 000 et 14 500.

La fin d’une aventure sur fond de début de guerre mondiale

L’histoire de Radio-Nations s’achève dans la discrétion et les tensions de la fin des années 1930. En août 1939, à quelques semaines à peine du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, la presse révèle que le gouvernement de Berne a entamé des négociations avec le Bureau de la SDN en vue du rachat du poste. Les pourparlers, engagés depuis deux mois déjà, ne butent plus, écrit-on, que sur la question du prix.

radio nations

Interrogé sur les raisons de cette vente, le secrétaire général de la SDN, Joseph Avenol, en avance deux. La première est budgétaire, et assez prosaïque. En effet, les dépenses de l’organisation dépassent depuis plusieurs années ses recettes, et la diminution du nombre d’États membres, conséquence des retraits successifs qui ont émaillé les années 1930 (pays de l’Axe), impose une réduction sévère des coûts. La seconde raison est plus politique, et révèle l’inquiétude grandissante des autorités suisses. Car le statut d’exterritorialité dont jouit Radio-Nations préoccupe le gouvernement helvétique, qui craint l’usage qui pourrait en être fait dans un contexte international de plus en plus tendu et les complications diplomatiques que cela pourrait faire peser sur la neutralité suisse.

La suite s’écrit dans l’ombre de la guerre déjà commencée. Le 21 janvier 1940, le gouvernement suisse dénonce formellement l’accord d’exploitation réciproque conclu avec la SDN, avec un délai de préavis fixé par l’article 13 de la convention : la dénonciation doit prendre effet à partir du 2 février 1942, soit dix ans après la première émission.

« Radio-Nations a cessé de fonctionner en tant que station de la Société des Nations le 1er février à minuit« , indiquent les archives du secrétariat de la Société des Nations. Une indemnité, déterminée par voie d’arbitrage, est versée par Radio-Suisse (265 530 CHF). À partir de ce règlement, la Société des Nations ne conserve plus aucun intérêt dans l’installation qu’elle avait mis près d’une décennie à faire naître.

Ainsi s’éteint, presque sans bruit, l’un des projets les plus ambitieux de l’entre-deux-guerres en matière de communication internationale, emporté non par un accident technique, mais par l’effondrement du système diplomatique qu’il avait été conçu pour servir.

Sources : presse ancienne, archives des Nations Unies


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