
Une radio née sous occupation américaine
En 1926, Haïti vit une période profondément particulière de son histoire. Le pays est alors sous occupation américaine depuis 1915. Le président Louis Borno gouverne avec le soutien des autorités américaines, tandis que celles-ci exercent une influence importante sur l’administration, les finances et les forces de sécurité. Dans le même temps, des infrastructures modernes se développent et les autorités cherchent à améliorer les communications, la santé publique et l’éducation. C’est dans ce contexte de modernisation, mais aussi de forte présence américaine, qu’une nouvelle technologie fait son apparition : la radiodiffusion.
HHK, station gouvernementale
À l’été 1926, la station démarre à Port-au-Prince avec l’indicatif HHK. Selon le Bulletin of the Receiver General, un rapport administratif américain de l’époque, les premiers essais de la station remontent au mois d’août 1926. Le texte parle d’un « projet intéressant achevé en août dernier », d’une station gouvernementale de 1000 watts, et précise que le travail d’installation de postes récepteurs dans diverses localités de la République était alors en cours. Le rapport ajoute que les programmes réguliers ne sont pas encore arrêtés, mais attendus « dans un très bref délai ».
HHK est installée à proximité du palais présidentiel et est officiellement inaugurée le 22 octobre 1926. « Ces studios se dressaient près de l’escalier principal du ministère des TPTC et son émetteur à quelques mètres de loin, vis à vis de la façade ouest du Département des finances« , précise Le Nouvelliste. Construite avec du matériel Western Electric et mis en place par l’International Standard Electric Corporation, elle émet sur 830 kHz, soit une longueur d’onde de 361,2 mètres. Le speaker se nomme Yoyo Lafontant. Il est fonctionnaire du ministère des TPTC (Travaux Publics, Transports et Communications).
Une radio éducative…
La radio doit surtout instruire. Ainsi, les programmes proposent notamment des conférences consacrées à l’agriculture, à l’hygiène, aux travaux publics ou encore aux télécommunications. Les émissions diffusée chaque vendredi soir sont souvent diffusées en créole, afin de toucher directement la population.
Comme les postes de radio sont inabordables pour la population, le gouvernement installe parallèlement des récepteurs collectifs Western Electric dans les villes et les bourgs. Dans les espaces publics, les habitants peuvent ainsi écouter les programmes sans posséder eux-mêmes un poste à lampes. La radio est ici un outil d’éducation populaire.
… avec de la musique
La musique a également sa place. HHK diffuse notamment de la musique française, ainsi que des concerts de l’orchestre du palais et de la fanfare de la Gendarmerie. La Direction générale de la Santé publique (le Public Health Service, sous administration américaine) profite elle-même de HHK. Dès l’installation de la station et des premiers postes publics, elle programme une série de conférences sanitaires destinées à « éveiller encore davantage l’intérêt du public » sur ces questions.
A partir du 8 juillet 1929, la presse annonce que HHK diffuse tous les jours sauf le dimanche et les jours fériés de 12h15 à 12h45. Mais il semble que cela n’ait pas duré très longtemps.
Les émissions restent essentiellement hebdomadaires à 20 heures le vendredi
Bien au-delà d’Haïti
Dès ses premières émissions, HHK franchit les frontières. Des rapports de réception arrivent du Colorado, du Connecticut, de la Géorgie, de la Floride, de Porto Rico, du Venezuela et de la République dominicaine. Pour les passionnés de radio de l’époque, capter HHK à plusieurs milliers de kilomètres devient une véritable prouesse. Mais en réalité, la réception n’est pas facile à l’intérieur même du pays du fait de son relief montagneux.
D’après les relevés et journaux de réception des passionnés d’écoute radio, HHK semble disparaître des ondes au cours de l’été 1937. En fait, le gouvernement haïtien lâche l’affaire et un an plus tard confie la concession à la société Radio Haïti.
Après seulement une dizaine d’années d’existence, la voix qui avait porté la propagande américaine puis celle du gouvernement de Port-au-Prince, se tait. Il reste aujourd’hui quelques traces de cette aventure dans les publications techniques, les bulletins administratifs et les archives de radioamateurs. Elles permettent de reconstituer une partie de l’histoire de HHK dans un pays qui a perdu beaucoup de ses archives suites aux catastrophes naturelles qui l’ont frappé.
2026 : redonner une voix à la première voix
C’est précisément pour combler ce vide qu’un siècle plus tard, presque jour pour jour, un vaste projet commémoratif est organisé autour du centenaire de la radiodiffusion haïtienne. Un programme en six volets complémentaires : recherche historique, publication, documentaire audiovisuel, exposition, conférence nationale, et un gala adossé au lancement d’un musée virtuel.
Le calendrier. Du 1er au 10 octobre, Port-au-Prince accueille l’exposition « Un siècle de voix » et une foire du livre. Le 15 octobre, une conférence nationale s’interroge sur « Radio, mémoire et démocratie » un titre qui résonne particulièrement pour un média né sous occupation et qui deviendra, des décennies plus tard, l’un des principaux espaces de résistance politique du pays.
Puis, le 22 octobre jour pour jour, cent ans après l’inauguration officielle de HHK se tient le Gala du Centenaire, « Les Voix qui ont fait Haïti », à Port-au-Prince et en miroir à Montréal pour la diaspora. Au programme : l’avant-première d’un documentaire, une cérémonie de distinctions honorifiques, et le lancement d’un musée virtuel dont l’ambition est justement de faire ce que le temps n’a pas fait pour HHK, c’est à dire conserver. Ce musée numérique prévoit une frise chronologique interactive courant, précisément, « de HHK à nos jours ».
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