Radio-AEF, la petite sœur de Radio Brazzaville au service de l’Afrique équatoriale française

Radio Brazzaville Radio-AEF

L’Afrique-Équatoriale française (AEF) était une fédération de colonies françaises qui regroupait le Gabon, le Moyen-Congo (actuelle République du Congo), l’Oubangui-Chari (actuelle République centrafricaine) et le Tchad. Elle était administrée depuis Brazzaville, où se trouvait Radio Brazzaville, qui a permis de maintenir le lien avec les territoires africains et de mobiliser les populations en faveur de la France libre. Après la guerre, elle poursuit son rôle de radio internationale et gère aussi une station locale destinée aux auditeurs de l’AEF. Mais ce vaste territoire qui s’étale du nord du Tchad au fleuve Congo n’est pas simple à couvrir.

Le démarrage d’une radio locale

Radio-AEF est, selon le quotidien Combat, « le fruit d’une idée personnelle » de Bernard Cornut-Gentille, alors gouverneur général de l’Afrique équatoriale française. Elle est réalisée par les techniciens de Radio-Brazzaville, la grande station de la Radiodiffusion télévision française (RTF) qui émet depuis la capitale fédérale vers l’extérieur. Radio-AEF et son décrochage Radio Tchad, dépendent du Gouverneur général mais sont placées sous le contrôle technique de la RTF.

Les sources divergent sur la date de naissance. Un article présentant le projet évoque une chaîne locale dont les premières émissions dateraient d’octobre 1950. Combat, lui, indique que la station a été terminée en avril 1951 et « mise en service le 19 avril 1951 », tandis qu’un autre papier rattache cette date au début des émissions destinées aux Africains. Bref, l’interprétation la plus cohérente est celle d’une phase de lancement fin 1950, suivie d’une mise en service officielle des émissions africaines le 19 avril 1951.

Ce que semble confirmer cet extrait du journal officiel de l’AEF : « En date du 27 décembre 1950, il est institué à Brazzaville une Commission des programmes des émissions de la chaîne locale de radiodiffusion dite Radio AEF. Cette Commission se réunit une fois par mois sur convocation de son président. Elle est appelée à donner son avis sur toutes questions relatives aux émissions et à la composition des programmes de Radio-AEF. La composition de cette Commission est fixée comme suit : Président : Le directeur de cabinet. Membres : le directeur de « Radio-Brazzaville » ; le chef du service des Affaires sociales ; le chef du service de l’Information ; l’inspecteur général de l’Enseignement ; le président de la Chambre de Commerce de Brazzaville ; un représentant du Grand Conseil ; un représentant des associations culturelles privées ; un représentant des associations culturelles laïques. Il peut, en outre, être fait appel, pour des conseils techniques, à toute personne qualifiée. » Comme on peut le constater, il y a un peu trop de fées autour du berceau.

Des programmes généralistes

Radio-AEF

Que diffusait Radio-AEF ? L’Essor du Congo du 10 mars 1951 donne le tableau le plus détaillé en heure locale. Emissions quotidiennes de 12h30 à 14h15 et de 18h30 à 21h05 (jusqu’à 22h00 le samedi). Le dimanche, début à 11h30 pour l’Émission enfantine, puis Émission théâtrale à 15h30. Bulletins d’information à 13h et 20h, avec des rubriques régulières (Union française, monde, AEF, Afrique voisine, sport, communiqués, programme des spectacles), complétés par interviews, reportages et chroniques. S’ajoute le signal horaire de Pontoise à 21h précises, suivi d’un bref résumé boursier. La programmation musicale est très éclectique (chanson française, jazz, opéra, musette, folklore, rythmes sud-américains, orgue de cinéma, etc.).

Le WRTH de 1951 décrit la même grille en GMT et signale des fréquences d’ondes courtes (autour de 6024, 9970 et 17840 kc).

Pour les auditeurs africains, les émissions spécifiques débutent modestement. On compte deux émissions de trois quarts d’heure par semaine, avec le projet de passer à une heure par jour. Elles sont d’abord données en français mais l’usage des langues vernaculaires, comme au Congo belge, est alors « à l’étude » à partir de sondages auprès des auditeurs.

Le lingala apparaît ensuite. Le 1er janvier 1952, une émission quotidienne de 18h20 à 19h30 est lancée pour les auditeurs africains, avec une musique présentée simultanément en français et en lingala, un texte consacré à Savorgnan de Brazza pour le centenaire de sa naissance et un concours. Le lari est utilisé comme seconde langue pour les annonces d’antenne (« Ici Radio AEF » en français, « Awa Radio AEF » en lingala, « Zonza ni Radio AEF » en lari, d’après le WRTH).

Atteindre les auditeurs par radiodistribution et haut-parleurs

Le prix élevé des récepteurs rendait inaccessibles les programmes de Radio-AEF à la plupart des Africains. Le Grand Conseil réclame d’ailleurs dès 1951 la distribution de récepteurs à piles. Deux dispositifs sont donc imaginés.

La radiodistribution. Un poste central capte le programme et le retransmet par lignes, comme le téléphone, à des haut-parleurs individuels, moyennant un abonnement modique. Le rayon de service est limité à 600 ou 700 mètres autour du centre amplificateur. Les travaux commencent à Poto-Poto ; Bacongo puis Pointe-Noire sont prévues.

Les haut-parleurs. Des haut-parleurs sont installés sur les places publiques, branchés sur Radio-AEF. Libreville en possède déjà un en 1951, Pointe-Noire, Brazzaville, Fort-Archambault (Sarh au Tchad) et Bangui doivent suivre. Un dispositif simplifié est prévu pour les agglomérations plus modestes. Cette diffusion publique est inaugurée le 1er janvier 1952 sur les places de Poto-Poto et de Bacongo (quartiers de Brazzaville) par l’administrateur-maire.

Le bilan dressé par le journal Combat en 1953 est sévère. La première tranche n’équipe que Poto-Poto, pour une centaine d’auditeurs. De plus, le système, qui exigerait des dizaines de millions de francs CFA pour couvrir une seule agglomération, ne fonctionne que très rarement. Par ailleurs, à Pointe-Noire, le régime des haut-parleurs ne dure que quelques mois. Conséquence, les projets pour Dolisie, Port-Gentil, Libreville, Bangui, Fort-Archambault et Abéché sont abandonnés avant tout commencement.

Un modèle économique défaillant

Le journal souligne aussi que Cornut-Gentille avait voulu faire vivre la station par la publicité, dans la limite de 50 % des programmes. Il fit installer à Brazzaville une succursale de l’agence Havas, qui ne parvint jamais à réunir les quelque 5 000 annonces nécessaires, le public équipé de récepteurs étant trop réduit et les annonceurs locaux trop peu nombreux. De ce fait, le déficit annuel de plusieurs millions de francs CFA incombait au seul Gouvernement général.

Des critiques sur les programmes

Combat formule par ailleurs des critiques sur le contenu : disques répétitifs, textes empruntés au bulletin du Gouvernement général et peu adaptés à la radio, causeries marquées par la propagande officielle, direction confiée à des administrateurs étrangers à la technique radiophonique. Le journal reproche aussi le choix des langues (lingala puis lari, jugés trop restreints pour une station fédérale) et propose de privilégier le lingala et le bangala. Il reconnaît toutefois la valeur des cours de français, d’histoire-géographie et d’enseignement ménager, ainsi que des causeries médicales du docteur Merle.

La crise de 1953 et le compromis trouvé

En août 1953, Combat annonce que la suppression de Radio-AEF vient d être décidée lors du passage à Paris du haut-commissaire Paul Chauvet, conjointement avec la Radiodiffusion-télévision française. Thompson et Adloff dans The Emerging States of French Equatorial Africa, décrivent la suite. La RTF dénonce sa convention avec le gouvernement fédéral, au motif que les deux stations locales la font tomber en déficit. Les Grands Conseillers estiment que la subvention annuelle de 17 millions de francs CFA dépasse les capacités du budget fédéral et paraît excessive au regard de la qualité médiocre des six heures d’émission quotidiennes de Radio-AEF. Ils sont alors prêts à supprimer Radio Tchad, simple moyen « pauvre et très localisé » de diffusion de nouvelles et de propagande, mais veulent sauver Radio-AEF si ses programmes deviennent plus efficaces et moins coûteux.

Finalement, après de longues négociations à Paris, la RTF accepte une subvention annuelle de 10 millions de francs CFA pour deux heures d émission quotidiennes, avec amélioration des moyens techniques et des programmes. L’état de la réception explique la sévérité des Grands Conseillers. En effet, en 1953, Radio-AEF n’est entendue clairement que dans la région de Brazzaville, la réception est nulle à Pointe-Noire (Congo), mauvaise au Gabon et faible en Oubangui (aujourd’hui la République centrafricaine). La suppression annoncée par Combat n’a donc pas eu lieu pour Radio-AEF car elle a été évitée par un compromis.

Radio-AEF

L’ouverture aux langues africaines

Selon Thompson et Adloff, les réformes prennent effet en 1954, avec un changement de longueur d’onde et d’horaire (18h30-19h00 et 20h00-21h30, heure locale). Le WRTH de 1956-1957 confirme cette structure en deux blocs (de 17h00 à 18h00 puis de 18h00 à 20h30 GMT, soit de 18h00 à 21h30 en heure locale), avec un émetteur de 50 kW sur 9625 kc destiné à la partie nord de l’AEF.

Les programmes s4ouvrent progressivement aux langues africaines. En 1956, ils comprennent le lingala, le sango (Centrafrique), le munukutuba/kituba (Congo), le fang (Gabon, Congo) et le sara (Tchad). Un réseau de correspondants locaux est créé dans les trois territoires du sud pour accélérer l’arrivée des nouvelles, et de nouvelles rubriques apparaissent chaque semaine.

Trois émissions restent des piliers de l’antenne. « L’Afrique vous parle », deux fois par semaine, consacrée aux nouvelles locales de la Fédération ; un journal quotidien de quinze minutes sur l’actualité mondiale ; « L’Heure africaine », qui mêle musique africaine, contes, causeries éducatives et sport. Le WRTH complète ce tableau : signal horaire (17h45-17h50 GMT), bulletin météo à 19 heures, émissions religieuses du dimanche (catholique et protestante) et lecture du Coran le vendredi, relais de journaux de Radio-Brazzaville, disques demandés, la boîte aux lettres « Je sais tout » (en sango le mardi, en munukutuba le vendredi, en lingala le samedi) et, en 1958, le magazine « Actualités Magazine » le mercredi.

Un cas à part, celui de Radio Tchad

Dès 1951, Radio Tchad est un prolongement de Radio-AEF diffusé sur 15595 kc en arabe et en langues vernaculaires, pour les populations musulmanes du Tchad (5h30-6h30 et 18h00-18h30 GMT). Un article de janvier 1952 note que Radio Tchad « émet déjà régulièrement dans la langue du territoire du Nord ». Cette station dépendait d’émissions faites depuis Brazzaville mais avec une réception jugée médiocre au Tchad.

En 1955, la construction d’une nouvelle station à Fort-Lamy (N’Djaména) décharge Radio-AEF de l’émission vers le Tchad. Les programmes, de même type que ceux de Radio-AEF, sont donnés en français, en arabe et en sara. Le WRTH de 1957 présente Radio Tchad comme une station gouvernementale distincte, à Fort-Lamy (3288 kc, 4 kW, directeur G. Violante). En 1958, le nombre d’émissions hebdomadaires passe de 37 à 50, et la station reçoit plus de 400 lettres par mois.

Quel auditoire ?

On estime à la louche que le nombre de récepteurs dans toute l’AEF ne dépasse probablement pas 25 000, concentrés chez les Européens et quelques Africains privilégiés. Les systèmes de haut-parleurs restent confinés aux capitales fédérale et territoriales. Faute de moyens, la distribution gratuite de récepteurs à piles réclamée par le Grand Conseil n’a été possible que pour les cercles culturels.

De Radio-AEF à Radio Inter-Équatoriale

Lorsqu’aux indépendances, l’AEF se transforme en quatre républiques (Tchad, RCA, Congo et Gabon), chacune souhaite sa propre station. En juin 1959, les quatre premiers ministres conviennent de conserver Radio-AEF sous le nom de Radio Inter-Équatoriale et de coordonner leurs programmes. Parallèlement, des radios nationales se créent. Radio Gabon commence des émissions expérimentales en juillet 1959, Radio Congo le mois suivant.


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