Comment Michelson a tenté de créer une radio internationale depuis la Suisse en 1938

radio nations michelson

À l’occasion de vérifications dans les archives de la Société des Nations pour l’article sur Radio Nations, surprise ! Un nom bien connu pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de la radio apparaît. C’est celui de Charles Michelson. Cet homme, qui sera plus tard à l’origine de la création d’Europe 1, évolue dans le domaine de la publicité pour la presse. Dans les années trente, il jette aussi son dévolu sur la radio. En 1936, il a acheté un petit poste qui vivote dans la zone international de Tanger dans le but d’en faire une grosse station commerciale. Mais ses projets sont contrariés.

Charles Michelson a dans l’idée de bâtir une station commerciale internationale qu’il appellera plus tard Radio Imperial. Freiné à Tanger, il cherche des solutions pour monter son projet. A l’été 1938, Michelson va tenter de convaincre la Société des Nations et la société télégraphique Radio Suisse de lui louer du temps d’antenne. Les archives de la SDN montre comment Genève a refusé, et pourquoi.

Une station au statut singulier

Un petit rappel : Radio-Nations, près de Genève, est née d’une convention du 8 juin 1930 entre le Secrétaire général de la SDN et Radio-Suisse, société anonyme de télégraphie et téléphonie sans fil. L’émetteur à ondes longues de 50 kW se trouve à Prangins, près de Nyon, et la réception à Colovrex. Les émetteurs à ondes courtes ont été achetés aux frais de la SDN, qui en est propriétaire. Radio-Suisse exploite la station en temps normal, et elle passe sous la gestion directe de la SDN si le Secrétaire général proclame un « temps de crise ». L’article 6 de la convention donne au Secrétaire général la maîtrise du programme d’exploitation des ondes courtes. C’est la clef de toute l’affaire. Radio-Suisse pouvait vendre du temps d’antenne, mais pas sans l’aval de la SDN.

Une proposition venue d’un certain Michelson

Le 27 et le 28 juin 1938, Charles Michelson, qui se présente comme le directeur des services de propagande de l’Association nationale d’expansion économique (une organisation patronale), rencontre à Berne le Dr Rothen, directeur de Radio-Suisse. Une note interne genevoise parlera plus tard d’un homme « se disant chef de propagande« . Michelson sollicite l’usage des émetteurs de la SDN pour des émissions destinées aux Français de l’étranger, sur le modèle de celles que la Société suisse de radiodiffusion diffuse déjà pour les Suisses de l’étranger, avec l’autorisation de la SDN (lettre du 25 mars 1937). C’est la faille dans laquelle il espère se glisser.

Il veut des émissions de quinze minutes vers cinq zones : Madagascar, le Venezuela et le nord du Brésil, une zone du Pacifique sud entre 10° et 25° de latitude sud, le sud de l’Inde et les côtes africaines du golfe de Guinée. Chacune doit tenir dans des fenêtres horaires GMT précises, et une même émission pourrait parfois servir deux zones. S’y ajoutent des émissions, c’est-à-dire des reportages artistiques ou d’actualité retransmis par une station dans laquelle l’Association dit avoir des intérêts, et un service quotidien d’informations en télégraphie automatique. Michelson promet que les textes seront soumis à Radio-Suisse, libre de les refuser, et que rien n’atteindra la souveraineté de la SDN ni celle de la Confédération.

Pourquoi s adresser à Genève ? Selon Rothen, l’Association n’avait pas à Paris les moyens d’émission nécessaires. Elle comptait, prétendait-elle, installer un émetteur près de la capitale, probablement pour l’été suivant, et Prangins n’était qu’un pis-aller en attendant.

L’appât financier

Pour Radio-Suisse, l’affaire arrive à point nommé. Rothen explique que la station s’attendait à un déficit d’exploitation en 1938. Elle avait en effet perdu la liaison avec Shanghai, et les émissions de Vienne et de Salzbourg vers New York passaient désormais par Berlin depuis l’annexion de l’Autriche. Il propose donc un tarif : 100 francs suisses les quinze minutes avec un émetteur, plus 2 francs par minute supplémentaire, et 150 francs avec deux émetteurs. Les émissions coûteraient 200 francs les dix minutes en téléphonie et 100 francs en télégraphie. Ces prix supposaient au moins seize émissions par mois, et un dépôt de fonds serait exigé puisque l’Association est établie à l’étranger. Rothen précise toutefois que Radio-Suisse n’a elle-même aucun intérêt particulier au projet et qu’elle laisse l’appréciation entière au Secrétariat de la SDN.

Genève accumule les objections

Les fonctionnaires du Secrétariat opposent quatre séries d’objections.

1. La technique. Après examen avec M. Calame, chef du bureau d’exploitation de Radio-Suisse à Genève, van Dissel, de la Section du Transit, conclut le 7 juillet que les possibilités sont très restreintes. Il n’existe aucune expérience de réception vers Madagascar ni vers le golfe de Guinée, et Prangins n’a pas d’antenne dirigée vers ces régions. Pour la zone du Pacifique, l’antenne orientée vers le Japon pourrait servir, mais sans aucun rapport de bonne réception. Seules les émissions vers le Venezuela et l’Inde semblent réalisables avec une garantie de succès. Les créneaux du soir risqueraient en outre de forcer à réduire les émissions vers NBC et CBS.

2. L’argent. Dans une note du 6 juillet, le directeur par intérim de la Section, Metternich, invoque « l’expérience faite dans le cas de la dette bolivienne« , que le dossier ne détaille pas. On devine qu’il ne faut pas que Radio-Nations traite avec un organisme peu connu, sans compter que la solvabilité de l’Association reste inconnue.

3. Le principe. Un nouveau contrat de location avec un particulier exige une autorisation expresse du Secrétaire général, comme pour les émissions suisses. Or la Société suisse de radiodiffusion (SSR) est une radio publique établie, alors que l’Association ne s’est, à la connaissance de Genève, jamais occupée de radio. Le but des émissions paraît de surcroît mal défini, puisque plusieurs zones comptent très peu de Français ou n’ont pas les relais nécessaires.

4. La réputation de l’homme et l’avis de Paris. C’est le point décisif. André Ganem, de la Section d’information, sonde la Présidence du Conseil française. Son secrétaire général répond que le projet l’a « beaucoup étonné » et lui paraît contenir plusieurs éléments suspects, et il se déclare hostile. Par écrit, le 7 juillet, il juge préférable d’organiser de telles émissions à Paris, avec l’Union des Français de l’Étranger et le poste Paris-Mondial (la radio ondes courtes publique française). Il doute que Michelson ait pris contact avec cette Union et tient son projet pour « incomplet« . Les renseignements recueillis de divers côtés sur Michelson sont, selon Genève, « loin d’être rassurants« .

Rothen, lui, écrit le 15 juillet qu’il ne voit aucun inconvénient à donner suite, sous réserve d’essais. Il transmet à Michelson les conditions que Genève poserait probablement : programme sans caractère politique ni publicitaire, fait de musique, de théâtre, de causeries et d’actualités sans commentaires ; aucune mention de la SDN ou de Radio-Nations ; droit pour le Secrétaire général de préempter le temps d’antenne ; retrait possible de l’autorisation ; caducité du contrat en cas de « temps de crise » ; contrôle des textes quarante-huit heures à l’avance, sans jamais porter atteinte à la neutralité suisse. Van Dissel, dans une note de synthèse, maintient qu’il « déconseille nettement » de donner suite.

La décision finale : ne pas contrarier la France

Le 16 août, van Dissel adresse au secrétariat de la SDN une note qui éclaire les motifs réels. Il rappelle le seul précédent, la proposition de M. Bing, ancien directeur de United Press, refusée par le Secrétaire général parce qu’elle contenait une publicité inacceptable pour un poste officiel (lire ci-dessous). Puis il précise que le projet Michelson contient très probablement lui aussi de la publicité, mais que ce n’est pas la raison de sa recommandation. Celle-ci tient aux renseignements sur la personne et, écrit-il, à ce qui est « la raison la plus importante« , l’hostilité de la Présidence du Conseil française envers ce genre d’émission.

Le 17 août, une note adressée au Secrétaire général propose suggère de refuser avec la précaution de présumer qu’aucune raison n’a à être donnée. La lettre partie de Genève le 20 août le confirme. Le Secrétaire général, en application de l’article 6 de la convention de 1930, « n’a pas pu donner son assentiment« . Aucun motif n’y figure.

Le Secrétariat a mis dans la balance la technique, la solvabilité, la publicité et les susceptibilités d’un État membre, la France, dont il n’entendait pas contrarier la position. Il a ainsi refusé sans se justifier, laissant Radio-Suisse, pourtant tentée par la recette, le soin d’annoncer la réponse. Le dossier ne contient ni la lettre de Michelson du 13 juillet, ni sa réaction au refus.

Cela ne l’a pas découragé pour son projet de Radio Imperial, mais c’est une autre histoire…

Parler à l’Amérique depuis Genève : le pari radiophonique d’un ancien d’United Press

Début 1934, le Dr Edward J. Bing, journaliste hongrois qui vient de quitter la direction européenne d’United Press, propose à la Société des Nations de lui louer les heures creuses de sa station à ondes courtes, Radio-Nations. Son idée : des émissions régulières entre l’Europe et l’Amérique du Nord, financées par la publicité et par les redevances de radios nationales. L’homme n’a aucune expérience de la radio, mais croit à son essor.

Le projet de contrat, négocié avec Radio-Suisse, exploitante de la station, réserve à sa future société de larges plages nocturnes et matinales, à tarif de faveur : 100 francs suisses les quinze premières minutes, 200 si une station étrangère relaie. En contrepartie, elle garantit de 10 000 à 30 000 francs de recettes par an et laisse la priorité à la SDN, qui peut occuper les installations à tout moment.

Tout se joue sur la neutralité. Située en Suisse, la station ne doit servir ni à nuire au pays, ni à compromettre sa neutralité, ni à trahir sa mission de paix. La publicité reste discrète, les programmes sont annoncés une semaine à l’avance, et Radio-Suisse peut refuser, voire couper une émission. À Genève, l’intérêt financier est réel, mais la prudence l’emporte. Le contrôleur des comptes s’inquiète d’un promoteur inconnu et d’une société inexistante. La Section juridique n’accorde qu’une autorisation révocable à tout moment, sans indemnité. D’autres notent que rien n’empêche Bing de revendre ses droits. La radio ne verra pas le jour.


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