
En cette rentrée 1955, le paysage radiophonique français vit une métamorphose importante. La concurrence s’intensifie entre le service public et des stations périphériques toujours plus inventives. Mais surtout, l’arrivée au début de l’année d’un nouvel acteur aux ambitions affichées, Europe n° 1, contraint les radios historiques à moderniser leurs grilles pour la rentrée.
La radio devient plus rapide, plus directe et plus spectaculaire. L’enjeu de la rentrée 1955 dépasse donc la seule question des programmes. En effet, c’est une nouvelle conception de l’antenne qui commence à s’imposer.
RTF : à la recherche de l’équilibre entre exigence culturelle et divertissement
Sous la houlette de Paul Gilson, la RTF (Radio Télévision Française) cherche l’équilibre entre l’érudition de ses grands producteurs et un besoin de divertissement léger. Pour s’y retrouver dans une l’offre de la radio publique, un repérage s’impose. Il y a trois programmes principaux : la Chaîne Nationale, orientée culture et réflexion, la Chaîne Parisienne, plus populaire (avec des décrochages régionaux) et Paris-Inter, la chaîne du grand public et de la musique.
Finies les vacances, place à la rentrée !
Chaîne Nationale
La culture avant tout. Pierre Barbier et André Frank font explorer les grandes réussites techniques de l’humanité, tandis que Stanislas Fumet et Michel Manoll explorent quant à eux la fondation et la vie des grands ordres monastiques. La littérature occupe une place centrale : Gérard Bauër réexamine les grands écrivains au Confessionnal des célébrités, André Parinaud soumet Simenon à un interrogatoire serré, et Jean Amrouche s’entretient avec Ungaretti. Le théâtre brille avec les soirées classiques espagnoles de Léon Ruth et les Annales de la violence du samedi soir, servies par des textes inédits de Cocteau, Cendrars ou Salacrou.
Autre nouveauté, Toute la vérité, préparée par André Gillois, s’attache à mettre en lumière la fragilité des témoignages. Enfin, événement exceptionnel, le discours de Jean Cocteau lors de sa réception à l’Académie française sera retransmis dans son intégralité le 20 octobre.
La poésie trouve également une place importante dans la nouvelle grille. Chaque jeudi à 22h30, André Beucler et Pierre Emmanuel se relaient aux commandes du Bureau de la poésie, consacré notamment aux œuvres de jeunes poètes encore inconnus et dépourvus d’éditeur. Pierre Emmanuel présente parallèlement Les Poètes et leur image, une formule originale qui confronte l’auteur à un interlocuteur, un comédien et un critique.
Chaîne Parisienne
L’antenne fait la part belle à l’évasion et au souvenir. Stéphane Pizella raconte ses tribulations asiatiques, pendant que le polémiste Jean Galtier-Boissière (patron du Crapouillot) et Jacques-Charles égrainent leurs mémoires. Côté théâtre populaire, une pièce de Georges Feydeau est programmée un samedi par mois.
Mais la vraie surprise de la Chaîne parisienne vient de son ancrage dans les régions. Baptisée Tribune de l’Histoire, une nouvelle série imaginée par H. Lesieur entend repayer de grands personnages du passé sur les lieux mêmes où ils ont vécu, en s’ajoutant sur le concours des stations régionales : dans le sillage du livre du président Herriot consacré au déclin de Lyon, on y verra tour à tour comparaître Fouché à Lyon, Charles le Téméraire à Dijon, puis Vercingétorix à Clermont-Ferrand. Cap sur la Méditerranée, enfin, où l’antenne marseillaise remonte le fil du Comte de Monte-Cristo : des comédiens venus de la capitale iront camper les héros de Dumas dans les décors mêmes qui ont inspiré le romancier.
L’idée est plus originale qu’il n’y paraît pour Faites vous-même votre anthologie, que Philippe Soupault et Jacques Chouquet consacrent aux poètes français du XIIIe au XIXe siècle, présentée par François Périer et Marie Daëms. Le choix des textes n’obéit à aucun goût personnel des producteurs, mais résulte du dépouillement d’un référendum où 4200 auditeurs de la RTF ont fait connaître leurs préférences.
Paris-Inter
Une rentrée musicale. Outre la présence des chefs Markévitch, Munch ou Villa-Lobos à la tête de l’Orchestre National, la musique légère prend une place prépondérante, totalisant 12 nouvelles émissions hebdomadaires sur le réseau. Jack Diéval y anime son Jazz aux Champs-Elysées en coproduction avec Radio-Genève (avec la présence remarquée de Miss Monde à la présentation). Enfin, le divertissement pur n’est pas oublié avec le tandem Poiret et Serrault aux commandes de Prenez garde à la poésie ou La Gazette à musique.
Europe n° 1 : la jeune station qui bouscule les règles du jeu
Installée depuis quelques mois sur les ondes, la jeune station périphérique dirigée par Louis Merlin impose un style radicalement moderne, axé sur l’immédiateté et l’interactivité familiale.
Une grille continue et interactive. Europe n° 1 supprime les interruptions matinales et pousse son antenne jusqu’à minuit passé. Les après-midis s’articulent autour d’émissions ciblées (Europe Femmes, Europe Beauté), tandis qu’à 22h10, Lucien Malson, Jean-Louis Ginibre et surtout le tandem Lucien Morisse-Frank Ténot et Daniel Filipacchi préfigurent les grands rendez-vous jazz et jeunes de la station. Une troisième émission vient compléter l’offre de l’après-midi : Europe-Jeunesse. La station annonce aussi deux émissions publiques enregistrées pour la première fois à l’Olympia : Les n° 1 de demain, animée par André Rabs et consacrée à la recherche de jeunes talents, et Un million cash, un jeu proche du principe de Quitte ou double, dans lequel le gain peut atteindre un million de francs avec le risque de tout perdre.
La révolution des 20-22 heures. Le grand carrefour du soir rassemble toute la famille. Jacques Antoine et Pierre Bellemare y présentent le retentissant Vous êtes formidables le mardi, suivi par Bien le bonjour toutes les chansons ! de Jean-Jacques Vital.
L’innovation des « 100 000 Français ». Produit par André Gillois et Jacques Antoine, ce jeu constitue un véritable sondage instantané, présenté comme inédit au monde. En s’appuyant sur un réseau de 225 salles de cinéma connectées par téléphone aux studios, la station parvient à mesurer l’opinion d’un échantillon géant d’auditeurs en seulement 20 minutes.
Grands formats et divertissements. Outre le retour de Voici votre vie le vendredi, la station mise sur des compétitions originales : le Championnat d’Europe de la déclaration d’amour (animé par Jean Paqui), l’Ordre des débrouillards parrainé par Jean Richard, et le très convoité Championnat d’Europe de la Femme idéale 1956, dont la gagnante se verra offrir la maison de ses rêves.
Radio-Luxembourg : le grand pari des « Après-midi en direct »
Confrontée à la montée en puissance d’Europe n° 1, la doyenne des radios périphériques réagit fermement en bannissant le pré-enregistrement de ses plages de journée.
Le triangle Paris-Bruxelles-Luxembourg. De 14h30 à 17h30, la station lance ses Après-midi en direct. Réalisées depuis les studios parisiens, les émissions sont transmises instantanément par câble coaxial vers l’émetteur luxembourgeois. Pour tenir ce marathon de trois heures et demi, la station sollicite la crème de ses animateurs : des figures tutélaires comme Jean Nohain ou André Bourrillon, mais aussi la génération montante incarnée par Maurice Biraud et le duo Ledrain-Bertret. Au programme, « le feuilleton (Irène), une série sur la Vie des Grands Musiciens, une Récréation pour les Jeunes, une séquence bruxelloise et des informations communiquées au fur et à mesure de leur arrivée.«
Proximité et dépacements sur le terrain. Jean Nohain déploie La Roue de la France et La Course des Départements. Il envoie sur les routes ses commandos d’assaut Dominique Nohain et Fernand Raynaud pour débusquer les personnalités les plus pittoresques du terroir dans Vous avez une bonne bille !.
Côté variétés. Le divertissement reste roi avec l’incontournable Francis Blanche qui adapte ses canulars téléphoniques dans Allô ! Allô ! Soyez naturel, et Guy Bernède qui oppose les spécialistes de la musique (Pierre Hiégel pour le classique, Pierre-Marcel Ondher pour le jazz) aux questions des auditeurs.
Entre prestige lyrique et jeux vedettes : la rentrée ensoleillée de Radio Monte Carlo
La station méditerranéenne mise cette saison sur un savant dosage entre élégance princière et grands rendez-vous populaires, conservant un éclectisme cher à son public. Elle diffuse des émissions en commun avec Radio Luxembourg.

Saison lyrique et prestige musical. Les grandes heures de l’antenne s’articulent autour de l’Orchestre national de l’Opéra de Monte-Carlo, dirigé par les plus éminents chefs, sans oublier la retransmission différée des opéras du Festival de Bayreuth le mardi soir (22h).
Les grands rendez-vous du divertissement. La semaine de soirée est portée par des figures emblématiques. Jean Nohain et André Leclerc orchestrent la générosité de La Reine d’un jour le mardi, suivi du duo Jean-Jacques Vital et Monsieur Champagne pour la Coupe Interscolaire.
Le mercredi soir est dédié au music-hall avec La Parade des Succès présentée par Robert Rocca, le Club des Chansonniers, et les canulars téléphoniques de Francis Blanche dans Allô ! Soyez naturel.
Le théâtre et les grands galas. Nouveauté marquante de la rentrée, la station cède à la demande de ses auditeurs en consacrant chaque vendredi soir (20h45) une heure complète au théâtre populaire, servis par des comédiens illustres comme Fernand Gravey, Sophie Desmarets ou Charles Vanel. Le lundi soir, c’est le grand Gala de Musique et de Chansons (lundi 21h) sous la baguette de Frank Pourcel qui réunit toutes les vedettes de la chanson.
Services et magazines d’après-midi. Pour accompagner le public féminin, le magazine Le Bonheur Mesdames fait sa mue et s’installe désormais sur une plage horaire élargie d’une heure entière, est présenté d’une façon plus vivante.
Sources : hebdomadaire Radio Télévision 55 et Radio Cinéma Télévision (futur Télérama)
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