Radio Bourbon, cette radio qui devait faire entrer la politique dans les foyers

Dans la France des années trente, la radio entre dans les foyers. Alors une idée a surgi, presque naïve et terriblement moderne à la fois : et si on branchait un micro au cœur même de la République ?

Un député, un micro et la promesse de la démocratie

En 1936, le nouveau député radical-indépendant du Jura, Maurice Bazin, ose ce que peu imaginent encore. Il dépose une proposition officielle. Il souhaite que l’on installe un micro devant la tribune du Palais-Bourbon et diffuser les séances de la Chambre dans tout le pays.

Son raisonnement est limpide. La salle des députés est trop petite, les tribunes sont réservées à quelques privilégiés, mais la radio, elle, entre partout : dans les cafés, les fermes, les chambres ouvrières, les salons bourgeois. Pourquoi le peuple, au nom duquel on gouverne, n’entendrait-il pas ses élus au travail ?

Maurice Bazin va plus loin. Il ne voit pas seulement un progrès technique, mais une transformation morale. Un député qui sait qu’il est écouté par ses électeurs parlerait moins, mais mieux. Il ferait attention à ses mots. Il ferait attention aussi au bruit, aux rires, aux claquements de pupitres. Même l’appel des présents deviendrait une scène de vérité car chacun pourrait vérifier si son élu est bien à son poste.

Pour ce parlementaire, la radio serait une sorte de miroir tendu au Parlement. Et un miroir, ça oblige à se tenir droit.

Steve Passeur, la radio et la France silencieuse

Deux ans plus tard, l’écrivain Steve Passeur reprend cette idée et lui donne une âme. Il raconte qu’à Paris, les députés qu’il a rencontrés trouvent son projet absurde, enfantin, presque déplacé. Mais ailleurs, dans les petites villes, les villages, les maisons isolées, l’enthousiasme est réel, souligne-t-il.

Car là-bas, on vit loin du Palais-Bourbon. On lit parfois le journal avec un jour de retard. On n’a pas toujours les moyens ni le temps de comprendre ce qui se décide à Paris. La radio, en revanche, est là, posée sur la table. Steve Passeur ne demande pas une faveur. Il réclame le droit d’entendre la République parler.

Pourquoi la TSF diffuserait-elle les enterrements nationaux, les matches de football ou les pièces de théâtre, mais pas les débats où se joue l’avenir du pays ? Pourquoi les citoyens devraient-ils se contenter de comptes rendus biaisés, raccourcis, parfois déformés, alors qu’ils pourraient écouter les mots mêmes de leurs représentants ?

Il imagine une France où, après un grand discours, le député recevrait des centaines de lettres, de télégrammes, de réactions. Une démocratie qui respire, qui parle, qui répond. Pour lui, Radio-Bourbon ne menace pas la République. Au contraire, elle la rend vivante.

La peur d’un Palais Bourbon transformé en théâtre

Mais voilà. Tout le monde ne partage pas ce rêve. Jean Derives, journaliste mordant, tire la sonnette d’alarme. Pour lui, la radio est dangereuse. Pas parce qu’elle montre trop, mais parce qu’elle déforme.

Le Parlement, écrit-il, souffre déjà d’un mal bien connu : le goût du discours. Certains députés adorent parler, se faire remarquer, lire leur nom dans les journaux. Que se passera-t-il quand ils sauront que des millions d’oreilles sont braquées sur eux ? Ce sera, selon lui, la foire d’empoigne. Des tirades sans fin, des effets de voix, des phrases pour plaire à l’auditeur plus qu’à la Chambre. Le micro deviendra un miroir narcissique. La politique se changera en spectacle.

Et s’il faut couper un micro ? On criera à la censure. S’il y a un silence à l’antenne ? On imaginera des bagarres dans l’hémicycle. La dignité du Parlement se dissoudra dans les fantasmes radiophoniques. Jean Derives ironise. Pour lui, on aura bientôt, entre deux chansons de Tino Rossi et une rengaine de Mistinguett, un député chantant la gloire de son parti.

Un rêve trop en avance sur son temps

Radio-Bourbon ne verra jamais le jour dans les années trente. Mais le débat qu’il a fait naître résonne de manière moderne. D’un côté, ceux qui rêvent d’une démocratie transparente, directe, où la voix du pouvoir arrive sans filtre jusqu’au citoyen. De l’autre, ceux qui redoutent une politique transformée en show, en bruit, en mise en scène permanente.

Aujourd’hui, avec les chaînes parlementaires, le streaming et les réseaux sociaux, nous vivons exactement ce que Bazin et Passeur imaginaient… et exactement ce que leurs adversaires craignaient.


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