
À la Libération, Biarritz va vivre à l’heure américaine. La création, le 21 juin 1945, du Centre Universitaire Américain de Biarritz (Biarritz American University soit BAU) marque un tournant. La ville se transforme en un immense campus universitaire pour les soldats américains en attente de rapatriement. Au cœur de ce dispositif pédagogique et culturel : AFN Biarritz, une station qui va notamment faire découvrir le swing aux habitants des Basses-Pyrénées (aujourd’hui Pyrénées-Atlantiques).
La naissance d’AFN Biarritz dans une villa avec vue sur mer
Les émissions débutent le 15 août 1945 sous l’indicatif AFN Biarritz (American Forces Network). Intégrée au réseau AFN, la station devient la cinquante-quatrième antenne américaine en Europe. Elle accompagne l’expansion du dispositif radiophonique vers le sud de la France, après son implantation en Allemagne puis en Angleterre. La station est installée dans la villa Chimère sur le plateau du Phare, dans le quartier des grandes villas balnéaires aménagées entre la fin du XIXᵉ et le début du XXᵉ siècle.
AFN Biarritz émet en ondes moyennes avec une puissance de 300w sur 207 mètres (1 447 kHz), de 6 heures du matin à 2 heures du matin, sans interruption. Près de vingt heures de programmes sont ainsi diffusées chaque jour. La station s’adresse en priorité aux militaires américains et aux étudiants de la BAU, mais ses émissions sont parfaitement audibles par la population des Basses-Pyrénées.
Le swing déboule sur la côte basque
La grille des programmes est résolument américaine. On y trouve de la musique populaire et du swing, des comédies, des feuilletons radiophoniques, des bulletins d’information, ainsi que des retransmissions prestigieuses, comme celles du Metropolitan Opera de New-York chaque samedi. Les grandes vedettes de la radio américaine, Jack Benny, Bob Hope, Burns and Allen, Kay Kyser ou encore Fred Waring, rythment régulièrement l’antenne via des enregistrements sur disques. Chaque semaine, les microsillons sont livrés à l’aéroport et une jeep les achemine au studio.
Mais il existe des programmes locaux dont une heure de swing présentée en anglais et en français. La station retransmet également des spectacles depuis le Casino municipal ou le Bon Marché. Elle fonctionne avec trois animateurs et trois techniciens, dont un Français, Lucien Larroze. Le matériel d’émission est installé dans le sous-sol de la villa.
AFN Biarritz remplit aussi une mission pédagogique essentielle. Les étudiants américains participent directement à la fabrication des émissions, animent des débats, commentent des rencontres sportives locales et préparent des programmes musicaux. La radio devient un véritable outil de formation intégré au cursus universitaire.
Une ouverture progressive vers les auditeurs français
Sous l’impulsion du lieutenant Louis Adelman, directeur de la station, et sur instruction du général Samuel L. McCroskey, commandant du Centre Universitaire Américain, AFN Biarritz commence à s’adresser au public français.
Le 21 août 1945, à 13 heures, une première émission officielle en français est diffusée. Guy Petit, maire de Biarritz, prend la parole sur les ondes. Le geste est symbolique et fort. Il marque une étape importante dans le rapprochement franco-américain à l’échelle locale.
Dans le même esprit, la station intègre des éléments de culture régionale à sa programmation. En octobre 1945, un quart d’heure basque, présenté par Duke Bowman et interprété par le groupe Oldarra, est diffusé depuis Biarritz puis retransmis jusqu’aux États-Unis. Cette initiative fait découvrir la musique basque à un public lointain et affirme la volonté d’inscrire la station dans son environnement culturel.
De la fin d’AFN à la création de WBAU
À la fin de l’année 1945, la situation évolue brutalement. Sur décision de la direction de la radio militaire américaine, AFN Biarritz doit fermer. Le personnel militaire est rappelé. Les techniciens américains quittent la station, certains retournant aux États-Unis, d’autres étant mutés en Allemagne.
Pourtant, tout ne disparaît pas. Le matériel, les disques et le personnel français restent sur place. La station change simplement de statut et d’identité. AFN Biarritz devient WBAU, W car c’est une station à l’est du Mississipi et le reste pour Biarritz American University. Ce changement, effectif le 17 décembre 1945, fait de WBAU un cas unique. Elle devient la seule station américaine en Europe à fonctionner en dehors du cadre militaire de l’AFN.
La direction est confiée à M. Crews, professeur responsable de la section radio de la BAU. Les étudiants assurent désormais l’essentiel des émissions. Les concerts de l’orchestre universitaire occupent une place importante dans la programmation.
Une belle organisation technique
Les installations sont transférées de la villa Chimère à l’Hôtel Biarritz-Salins. Les studios, l’émetteur, les salles de cours et les bureaux occupent les deux derniers étages de l’établissement.
WBAU se distingue par une organisation technique particulièrement moderne pour l’époque. La station comprend un service Information et Programmes, un service technique chargé des studios et de l’émetteur, une discothèque riche de plusieurs centaines d’enregistrements soigneusement classés, ainsi qu’un poste central de contrôle permettant de superviser l’ensemble des studios.
L’équipe est dirigée par M. Crews, assisté du lieutenant Dillingan et de Miss Konold, tous deux enseignants et superviseurs. Le service technique est placé sous la responsabilité de M. Carder, entouré de cinq ingénieurs. L’ingénieur en chef est M. Bourret, d’origine canadienne. Il est secondé par Lucien Larroze, seul Français de l’organisation, ingénieur-technicien du son et interprète.
La station utilise des équipements innovants, notamment un système d’enregistrement sur fil. Plus rapide et moins coûteux que le disque, il permet aux étudiants de réécouter et d’analyser leurs prestations radiophoniques.
Les horaires de diffusion sont réaménagés : de 7 à 9 heures, de 11 à 13 heures, puis de 16 heures à minuit.
Une occasion ratée pour la radio sur la côte basque
En mars 1946, l’avenir de la station est de nouveau discuté. La Radiodiffusion française se montre favorable à son maintien, à condition d’un rattachement au réseau national, toute exploitation privée étant interdite. Ces perspectives restent sans suite. La fermeture de la Biarritz American University, le 8 mars 1946, entraîne mécaniquement celle de WBAU le 12 mars, après seulement sept mois d’existence. Le matériel est emballé et prêt à être livré à l’Education nationale qui refuse ce colis et donne son accord pour tout cela reste à Biarritz.
La station disparaît, mais elle laisse à Biarritz le souvenir d’une expérience radiophonique audacieuse. L’ambition longtemps nourrie par la ville de posséder son propre poste émetteur s’est ainsi concrétisée. Même brièvement, elle est devenue réalité grâce aux Américains. Et la Radiodiffusion française a laissé passer une belle opportunité d’avoir un émetteur sur la Côte basque. Ce n’est pas la seule fois où elle loupera le coche…
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