En 1940, Shanghai est un carrefour invraisemblable de tensions internationales. La ville est divisée entre la concession française, la concession internationale (essentiellement anglo-américaine) et la partie chinoise sous occupation japonaise, chacune régie par ses propres lois. Lorsque la guerre éclate en Europe, les Japonais accentuent la pression sur la ville, l’influence des puissances européennes y vacille, et la communauté française se trouve isolée, coupée de la métropole occupée par les Allemands. La concession française devient une enclave vichyste en plein Extrême-Orient.
C’est dans ce contexte fragile que quelques hommes et femmes décident de maintenir la voix de la France libre, malgré l’éloignement et les risques. Leur bulletin s’intitule France Quand Même. Mais au‑delà du papier, c’est la radio qui devient leur arme. Or ils ne peuvent pas s’exprimer sur FFZ Radio Art et Culture, la station de la concession française.
Leur voix va donc trouver refuge dans la concession internationale.
« Tout d’abord, à la station anglaise XCDN (lire ci-dessous), « la voix de la démocratie », où nous donnions des émissions deux fois par jour, à midi et le soir, peut-on lire dans un témoignage publié par la Fondation de la France Libre. À compter du 26 novembre 1940, ces émissions furent complétées par une autre émission, à la station américaine XMHA (lire ci-dessous). À ces stations parlèrent notamment Mme Jobez, Mme Mackay, Abily, Morelieras, Gilles, J. Reynaud, May, Brusset, Deruelle, Hall, Lebas. Nos amis belges Marcuse et Pierrard furent aussi des speakers dévoués.«
La voix des Français Libres de Shanghai de « France quand même » se fait entendre aux deux postes suivants : Station XGDN « La Voix de la Démocratie » Longueur d’ondes 208 mètres (1440 kc). Tous les soirs sauf le dimanche de 19h30 à 20 heures.
Station XMHA « La Voix de l’Asie » longueur d’ondes 500 m (600 kc). Ondes courtes 25,29 m (11860 kc). Tous les soirs sauf le dimanche de 21h30 à 22 heures.
« Le mouvement local des Français libres comptait au moins trois cents sympathisants dans la Concession française, dont 10 % étaient des militants actifs. Un soir, nous sommes allés voir certains d’entre eux : nous avons frappé à une porte sur Race Course Road, en regardant les fenêtres du premier étage protégées par de solides barreaux perpendiculaires, racontent Carl Randau et Leane Zugsmith dans leur livre The Setting Sun Of Japan. Puis le disque couvrant un judas discret, placé haut dans la porte étroite, a été poussé de côté. Nos amis nous ont identifiés. Brusquement, la porte s’est ouverte, juste assez pour nous laisser passer rapidement. Nous étions dans le petit vestibule menant au studio de XHMA (l’autre indicatif de XMHA), entourés de gardes armés privés.«
Un revolver près du micro
Ils poursuivent en décrivant les studios. « Le studio ressemblait au premier abord à n’importe quelle salle de radiodiffusion. Le microphone se tenait face à la vitre intérieure de la régie. Il y avait un piano droit et un piano à queue, des chaises en bambou, un panneau « Défense de fumer » et des mégots de cigarettes jonchant le plancher de bois abîmé. Mais sur une petite table basse, à côté du microphone, aussi naturellement qu’un verre d’eau, se trouvait un revolver noir brillant.«
Le ton de l’émission est sans… concession. « Il y eut des moments où ces speakers n’étaient pas tendres. Le ton des émissions fut quelquefois violent. C’étaient en effet des convaincus qui parlaient et il s’agissait de secouer la torpeur qui régnait sur Shanghai. En l’espèce, nos speakers n’ont pas manqué de cran« , souligne le témoignage publié par la Fondation de la France Libre.
« Station XHMA, vive la France ! »
Lors de la visite de Carl Randau et Leane Zugsmith, « il y en avait quatre d’entre eux. Ils nous demandèrent de ne pas révéler leurs noms ni ce qu’ils faisaient, en dehors de diffuser chaque nuit vers les Français de Shanghai, d’Indochine, les Français libres et ceux qui auraient dû l’être, partout dans l’Extrême-Orient. Ils collectaient aussi des fonds pour les forces de De Gaulle ; ils publiaient un hebdomadaire de six pages, France Forever. Ils travaillaient pour le mouvement en dehors de la concession française, bien que la plupart d’entre eux gagnaient leur vie à l’intérieur de la concession.«
Leur témoignage est rare car il raconte l’émission de l’intérieur : « Quand M. Y prenait l’antenne, il commençait ainsi : « Station XHMA, vive la France ! » Puis, dans leur propre langue claire et belle, il donnait à ses compatriotes d’Orient des nouvelles non censurées. « Pour les millions de Français qui ne peuvent rien dire, qui n’ont plus d’armes, qui sont gravement choqués, » disait M. W., « et qui se relèveront. » À Shanghai à cette époque, travaillant dans la clandestinité, ils étaient en contact avec les Français libres en Europe et en Afrique et même, de manière détournée, avec quelques-uns en France occupée. « Le dernier arrivé ici de France, » dit M. Z., « nous a parlé des ouvriers d’une usine Citroën. Ils avaient reçu l’ordre de travailler sur du matériel de guerre. Ils ont envoyé une délégation de quinze hommes aux autorités allemandes, en disant : “Nous devons travailler, nous devons nourrir nos familles, mais nous ne pouvons pas fabriquer des munitions pour tuer nos alliés.” » « Dites la suite, » dit M. Y. d’une voix dure. « Les quinze ont été exécutés. » Ils racontaient cela à l’antenne ; ils l’imprimaient dans leur magazine. Parfois, ils recevaient des lettres à réimprimer ou à diffuser.«
La concession maréchaliste proteste
Les archives de la police de la concession internationale nous apprennent que L. Fabre, directeur des services de police de la concession française écrit en décembre 1940 à son homologue de la concession internationale, sans grand espoir. « Une diffusion de cette nature est absolument inutile à Shanghai et ne peut servir à aucun objectif utile. J’ai pris contact avec la station de radiodiffusion et j’ai également demandé à notre consul général de faire tout ce qui est en son pouvoir pour aider. J’ai aussi porté l’affaire à l’attention de M. Phillipe, secrétaire et commissaire général, en lui demandant d’intervenir de tout son poids. Il est possible que nous n’obtenions pas de résultat satisfaisant, mais je peux au moins vous assurer que je ferai tout ce qui est possible pour arrêter ou modérer cette activité.«
La radio américaine ne cède pas
Cette démarche déclenche toutefois la visite d’un inspecteur de police au 445, Race Course Road. Il informe la station que « la police considère la propagande anti-gouvernement de Vichy diffusée quotidiennement par XMHA. en langue française comme préjudiciable au maintien de l’ordre public et indésirable dans la Concession internationale, et lui demande d’interrompre ce type d’émissions. » Mais la radio américaine ne se laisse pas impressionner.
Les archives de la police indiquent qu’en réponse, M. Henley a déclaré qu’il ne voyait pas comment il pourrait donner suite à la demande de la police pour les raisons suivantes : XMHA est une station américaine, détenue et exploitée par des Américains, et, conformément à la Constitution, il n’existe aucune restriction légale à la liberté d’expression des citoyens américains. En outre, la station ne fait que diffuser des télégrammes de Reuters et de United Press, ainsi qu’une réponse aux bulletins d’information de Transocean, diffusés quotidiennement par la station de radio allemande XGRS, Great Western Road. De plus, le contenu contesté diffusé par XMHA est essentiellement le même que celui diffusé par la station britannique XCDN, et les émissions sont en fait réalisées par les mêmes personnes dans les deux cas. » Fermez le ban.
C’est l’attaque de Pearl Harbor et la déclaration de guerre japonaise aux USA en décembre 1941 qui rabat les cartes. Les Japonais s’empressent de faire taire ces voix dissidentes.
XMHA, la radio américaine de Shanghai
Installée au cœur de la concession internationale au 445 Race Course Road, XMHA, surnommée « The Call of the Orient », est l’une des deux stations les plus puissantes de Shanghai et appartient à l’Américain U. S. Harkson, propriétaire de la société Henningsen (oeufs, beurre, crèmes glacées). Grâce à ce statut étranger, elle échappe juridiquement au contrôle direct du Japanese Control Board, ce qui en fait une cible prioritaire des autorités japonaises. XMHA diffuse informations et commentaires quotidiens, notamment ceux de Carol Alcott, très populaire auprès des Chinois et des étrangers pour son ton jugé honnête et critique envers l’occupation. Les Japonais considèrent ses émissions comme dangereuses pour leurs objectifs militaires. Face à cette influence, ils multiplient pressions et intimidations. Ils obtiennent déjà l’arrêt des émissions de The China Weekly Review, malgré de nombreuses protestations d’auditeurs, illustrant leur stratégie fondée sur le chantage et la censure.
XMHA reste vulnérable économiquement car la station sert surtout de support publicitaire aux produits Henningsen, dont l’usine principale se trouve en territoire contrôlé par l’armée japonaise, exposant son propriétaire à des représailles indirectes. Parallèlement, les Japonais préparent des moyens techniques pour neutraliser XMHA, notamment la construction d’émetteurs destinés à brouiller ses ondes, méthode déjà utilisée contre d’autres stations. La radio est aussi contrainte à une prudence croissante, renonçant par exemple à relayer certains programmes américains indépendants. Le 8 décembre 1941, les autorités japonaises prennent le contrôle de la station, conservant son indicatif tout en vidant peu à peu son contenu de sa liberté initiale. Après la capitulation japonaise, XMHA devient une station de l’armée américaine (AFRS) puis disparaît dans les recompositions politiques et médiatiques de la Chine.
XCDN, la voix britannique de Shanghai
Au tournant des années 1940, parmi les dizaines de stations présentes sur la bande AM et les ondes courtes, XCDN occupe une place singulière. Appelée parfois « The Voice of Democracy », cette radio anglophone était l’un des principaux relais radiophoniques britanniques dans la concession internationale avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Contrairement à XGRS, qui diffusait la voix du Reich allemand sur plusieurs langues, ou à la station italienne XIRS, XCDN fut associée au Ministère de l’information britannique et au North China Daily News (d’où l’indicatif CDN), un quotidien anglophone influent à Shanghai.

Les émissions de XCDN comprenaient des bulletins d’actualité, des programmes culturels et des segments destinés à maintenir un lien entre les populations expatriées et leurs pays, tout en contrant la propagande des puissances de l’Axe. Shanghai, carrefour stratégique des intérêts britanniques, américains, français, allemands et japonais, offrait un terrain unique où chaque puissance utilisait la radio comme instrument d’influence. Au milieu de cette cacophonie radiophonique, XCDN représentait non seulement la présence culturelle et diplomatique britannique, mais aussi un espace de dialogue et d’échanges dans une ville où l’éther était un champ de bataille idéologique. Elle a arrêté d’émettre le 8 décembre à l’entrée des troupes japonaises dans la Concession internationale de Shanghai.
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