À la fin de 1942, Radio Brazzaville est devenue l’un des principaux instruments de la France Libre : une station émettant depuis la capitale de l’Afrique équatoriale française (AEF) et servant à la fois de relais d’information, de tribune politique et de symbole de légitimité pour le mouvement du général de Gaulle. Mais en novembre 1942, le débarquement allié en Afrique du Nord (opération Torch) change la donne. Radio Brazzaville doit alors rivaliser avec d’autres voix, notamment celles favorables à l’amiral Darlan puis au général Giraud, concurrents de De Gaulle pour la légitimité de la France combattante. Pour déstabiliser la « dissidence » selon leur terme, les Allemands vont monter une radio noire, un faux poste clandestin, pour faire courir des rumeurs et distiller leur venin.
Radio Brazzaville II voit le jour le 26 décembre 1942 au moment où l’Afrique du Nord vacille entre loyautés et rancœurs, deux jours après l’assassinat de l’amiral Darlan. Elle fait mouche très rapidement car même Reuters reprend les fausses informations.
Le 3 janvier 1943, la vraie Radio Brazzaville diffuse le communiqué suivant : « le porte-parole des Forces Françaises Combattantes à Brazzaville dément avoir jamais radiodiffusé l’information selon été laquelle des Américains auraient été assassinés par la population algérienne. La station de la France Combattante rappelle qu’une station allemande, récemment établie en France métropolitaine, émet depuis quelque temps sous le nom de Radio-Brazzaville des informations aussi inexactes que tendancieuses. » Le 5 janvier, la presse britannique informe ses lecteurs qu' »une fausse station de radio, se faisant appeler Radio Brazzaville, est exploitée depuis la France par les nazis dans le but d’induire les auditeurs en erreur, en créant une confusion avec la véritable station de la France combattante portant ce nom.«

Une imposture soigneusement construite
Radio Brazzaville II se présente en effet comme une radio de la France libre, prétend émettre d’Algérie et recevoir ses instructions du général de Gaulle. En réalité, selon un rapport confidentiel américain du 19 janvier 1943, il s’agit d’un émetteur clandestin lié à l’Axe, « installé près de Vichy« . René Duval dans son livre Histoire de la radio en France (éditions Alain Moreau) nous apprend que le Dr Friedrich (alias Fred Dambmann) a recruté deux nationalistes breton, Olier Mordrel et Paul Gaignet, trois journalistes et une rédactrice. L’équipe est installée dans les locaux du Poste Parisien (116 bis, avenue des Champs-Elysées) réquisitionnés pour abriter Radio Paris. L’émetteur, qui diffuse en ondes courtes est à Allouis (Cher).
La première arme de cette station est donc l’usurpation. Elle ne crée pas une voix nouvelle amis imite une voix existante. Elle duplique le nom prestigieux de Radio Brazzaville, capitale symbolique de la France libre, pour détourner à son profit le capital de confiance associé à cette ville. Elle va même jusqu’à reconnaître l’existence de la véritable radio de Brazzaville… pour mieux l’accuser d’être sous l’influence de «forces occultes » favorables à une domination américaine.
L’objectif est clair : brouiller les repères. Si deux radios se réclament de la même légitimité, comment distinguer la vraie de la fausse ?
Exploiter les fractures politiques
L’Afrique du Nord de 1943 est un terrain fragile. Après le débarquement allié, les équilibres politiques sont instables. Les gaullistes, les partisans du général Giraud, les anciens responsables vichystes et les autorités alliées tentent de s’imposer. Radio Brazzaville II s’engouffre dans ces tensions.
Son but n’est pas de défendre une ligne cohérente, mais d’aggraver les divisions. Le rapport américain le souligne explicitement : la station cherche à « créer la confusion, aggraver les différences politiques et empêcher l’unité française ».
Concrètement, cela signifie adapter le discours selon les publics. Aux gaullistes, la radio suggère que les Américains sont hostiles à De Gaulle et cherchent à marginaliser la France combattante. Aux partisans de Giraud, elle insinue que celui-ci est manipulé par Washington. Aux anti-Vichy, elle affirme que les Américains traitent encore avec des administrateurs compromis. Aux Français impatients de voir l’Axe chassé de Tunisie, elle met en cause l’incompétence du commandement allié. Chacun entend ce qu’il redoute déjà.
Faire des Américains l’ennemi commun
L’un des axes les plus constants de la propagande de Brazzaville II consiste à rendre les Américains « inacceptables à tous les autres groupes ». La station les décrit comme immoraux et faibles, mais aussi comme impérialistes. Elle affirme qu’ils veulent prendre le contrôle politique de l’Afrique du Nord. Elle prétend que leurs livraisons de matériel sont mal gérées, que leurs fournitures se gâtent en route par négligence, que leur commandement manque de compétence.
Un exemple frappant concerne le général Eisenhower, présenté comme responsable d’une « effrayante incompétence militaire », appelant à un changement de commandement. La critique militaire devient un instrument politique. Si les Américains échouent, c’est qu’ils ne sont pas dignes de diriger.
La force de cette propagande tient à sa capacité à moduler l’accusation. Aux anti-allemands, Radio Brazzaville II va jusqu’à comparer l’« impérialisme américain » aux exigences imposées par Berlin à Vichy. La suggestion est lourde, il s’agit de faire passer l’idée que l’Amérique serait un autre dominateur.
Discréditer Giraud, fragiliser les équilibres
Le général Giraud constitue une autre cible privilégiée. Radio Brazzaville II le présente tour à tour comme un pantin des Américains ou comme un intermédiaire du gouvernement de Vichy. Elle l’implique dans des intrigues confuses aux côtés de figures controversées telles que Laval ou le comte de Paris. Elle insiste sur son âge, sur son manque d’expérience politique, sur l’insuffisance de son prestige.
Ces attaques ne sont pas toujours frontales. Souvent, elles prennent la forme de récits complexes, semant le doute sans accusation explicite. La technique est de suggérer plutôt qu’affirmer, laisser l’auditeur conclure. En fragilisant Giraud, la station espère empêcher tout compromis durable entre les différentes autorités françaises. Ce qui fait la joie de la presse collaborationniste :
Mélanger le vrai et le faux
L’efficacité de Brazzaville II ne repose pas uniquement sur le mensonge. Elle repose sur un mix savamment dosé. La station reprend parfois des critiques authentiques formulées par la véritable radio de Brazzaville contre le régime de Vichy. Elle diffuse des nouvelles favorables aux Alliés. Elle adopte ponctuellement un ton anti-Axe. Mais ces éléments sont exagérés, déplacés ou instrumentalisés.
Ainsi, lorsqu’elle affirme que « l’exécuteur de Darlan » appartenait à la France combattante, elle exploite un événement réel, l’assassinat de l’amiral, pour attiser les tensions internes. Ce n’est pas une invention totale mais c’est une déformation. Ce procédé rend la propagande plus crédible. Le public reconnaît des faits exacts… et accepte plus facilement les interprétations biaisées qui les accompagnent.
Le 3 juin, un Comité français de libération nationale est constitué à Alger qui unifie les forces françaises. Radio Brazzaville II a arrêté d’émettre depuis quelques jours. Elle n’a plus lieu d’être pour la propagande allemande.
Le 18 juin, Radio Brazzaville augmente sa puissance d’émission.
Une guerre invisible toujours actuelle
Relire l’affaire Radio Brazzaville II, c’est comprendre que la guerre de l’information ne date pas de l’ère numérique. Les techniques de fragmentation, d’usurpation et de manipulation des perceptions existent depuis fort longtemps.
On voit que la propagande la plus efficace n’est pas celle qui impose un récit unique. C’est celle qui multiplie les récits contradictoires, qui attise les fractures existantes, qui transforme les désaccords en ruptures. A l’heure des réseaux sociaux, ça vous parle non ?
En 1943, une fausse radio clandestine cherchait à empêcher l’unité française en Afrique du Nord.
En 2026, les champs de bataille se sont déplacés un « terrain » numérique. Mais la stratégie reste la même, c’est diviser pour affaiblir, troubler pour ralentir, semer le doute pour empêcher l’action collective.
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