Radio Béziers, la station qui proclamait sans modération : « Buvez du vin ! »

Radio Béziers

Créer dans l’indifférence, parfois même face à l’hostilité, demande un mélange rare d’audace, de ténacité et d’un petit grain de folie. On appelle ça être un passionné. Antoine Marie Joseph Bonnefous en est l’exemple parfait.

Un viticulteur au pied du micro

Antoine Bonnefous naît dans une famille de viticulteurs biterrois prospères. Il aurait pu se contenter de gérer son domaine et de vivre confortablement. Mais l’homme a l’esprit d’initiative.

Au début des années 1920, dans une ville, Béziers, où le rugby règne en maître, il crée une équipe de football et devient président-directeur du Stade Olympique Biterrois.

Mais c’est une autre aventure qui va bientôt fermenter dans son esprit : la TSF. Fasciné par cette technologie capable de relier le monde par des ondes invisibles, il décide de s’y consacrer pleinement.

Le Radio-Club du Biterrois voit le jour

Le 5 mars 1923, le Radio-Club du Biterrois est lancé, avec son siège à la salle Guynemer. L’engouement dépasse toutes les prévisions : près de quarante amateurs de TSF répondent à l’appel. Le compte rendu de TSF Moderne d’août 1923 souligne la qualité de l’organisation et la motivation des membres.

Un bureau provisoire est constitué avec le Receveur des Postes comme président d’honneur. Le 20 mars, le bureau officiel prend forme :

  • Président : Raffin Ramery, fabricant d’engrais
  • Vice-président : Maurice Guérin, industriel
  • Secrétaire : Antoine Bonnefous, agent d’assurances
  • Trésorier : lieutenant Sablayrolle
  • Bibliothécaire : André Clareton, libraire
  • Membres : Valette, ingénieur électricien, et Quezel, horloger

Le club met en place une bibliothèque technique, organise des cours de lecture du son et se consacre à l’expérimentation scientifique de la radio. Le 3 avril, il s’affilie au Radio-Club de France, entrant ainsi dans le réseau national des passionnés de TSF.

En mai 1923, la presse locale publie le communiqué suivant :

« Les sans-filistes de la région sont instamment priés d’écouter aux heures suivantes ̃ OG50, 0750, 1140 et 1600, un poste qui travaille sur 2100 mètres de longueur d’onde environ et dont l’indicatif est YA2 en télégraphie. Ce poste fait actuellement des essais et serait heureux de savoir comment il est entendu et compris. Tous les sans-filistes de la région qui l’écouteront voudront bien adresser à M. A. Bonnefous, secrétaire du Radio-Club du Biterrois, 3 rue du Capus, Béziers, leurs observations ainsi que leurs conditions d’écoute. »

Expérimenter pour convaincre

Pour promouvoir son magasin de radiorécepteurs Ducretet, Bonnefous a une idée simple et visionnaire : montrer concrètement ce que ces appareils peuvent capter.

Il installe dans sa maison du 22 rue Viennet à Béziers (avec une entrée secondaire au 3 rue du Capus) une salle d’écoute publique. Grâce à une grande antenne en bambou installée sur le toit, il parvient à capter Radiola, le poste parisien de la Compagnie générale de TSF, futur Radio-Paris.

Mais écouter ne lui suffit pas. Très vite, il passe à l’étape suivante : émettre lui-même.

En juin 1925, il dépose une demande officielle pour créer un poste émetteur expérimental. Après enquête et avis favorables des ministères de la Marine, de l’Intérieur et de l’Air, l’autorisation est accordée le 6 novembre 1925.

Elle est limitée à six mois et précise : « Essais d’ordre technique à faible distance. Améliorations à la modulation. Acoustique de l’auditorium. » L’émission de concerts ou de conférences est alors interdite.

Malgré ces restrictions, Bonnefous organise ses premières émissions dès 1926. Le poste expérimental, d’une puissance d’à peine 100 watts, est installé par les électriciens biterrois Jules et Camille Escaffit et diffuse sous l’indicatif 8KH.

Du jazz, du vin et du terroir

Le frère de Jules Escaffit, Robert Pommier, organiste à Sainte-Madeleine, devient speaker et responsable artistique.

Le studio est soigneusement préparé : insonorisation avec des matelas de crin végétal, tentures de velours rayé aux murs et au plafond, et antenne installée sur le toit.

En mars 1926, une petite formation de jazz fait entendre ses premières notes. L’inauguration officielle a lieu en avril : Radio-Béziers diffuse concerts, conférences et disques, mais aussi des programmes consacrés au vin et au marché local.

Programme de Radio-Béziers pour la semaine du 18 au 23 avril 1926

Lundi 19 avril, 21 heures
Concert au piano Lutetia de la Maison Capelle.

Mardi 20 avril, 21 heures
Concert donné avec le concours de l’Estudiantina Biterroise : mandolines, mandoles, guitares et luth, sous la direction de Monsieur Sénégas.

Mercredi 21 avril, 21 heures
Concert par l’orchestre spécial de Radio-Béziers : piano, violon, violoncelle, hautbois, clarinette et flûte.

Jeudi 22 avril, 21 heures
Causerie sur la langue d’Oc et monologue par M. Gaston Vinas, lauréat de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse. Concert et chant.

Vendredi 23 avril
16 heures : cours du marché des vins et alcools de Béziers.
21 heures : répétition des cours, suivie de concert, chant et jazz.

Samedi 24 avril, 21 heures
Concert au piano Lutetia de la Maison Capelle.

Les installations de Radio-Béziers

La presse locale visite les installations du poste, ce qui permet aujourd’hui d’en avoir une description précise :

« L’auditorium, arrangé coquettement par la maison Camboul de notre ville, est entièrement capitonné au moyen de matelas en crin végétal, recouverts de tentures en velours kaki rayé bleu et jaune. Sur le sol, un double tapis d’Orient. L’aménagement intérieur est sobre : un auto-pianiste Lutétia gracieusement mis à la disposition de Radio-Béziers par la maison Capelle, un petit orgue Esley de la même maison, une table Louis XV, quelques chaises et le microphone posé sur un petit meuble en coin. Et c’est tout. »

La visite se poursuit du côté de l’émetteur :

« L’on nous montre un amplificateur de puissance à six lampes : deux « super ampli » et quatre « Radio-Watt » de la Radiotechnique, le tout alimenté par des accumulateurs à 240 volts sur la plaque et 4 volts au filament. L’amplificateur est provisoire ; celui qui sera prochainement mis en service est fourni par les établissements Ducretet.

L’oscillateur est du type Hartley monté par la maison Artis ; les appareils de mesure sont des établissements Ducretet, et la génératrice est une Electrolabor tournant à 3400 tours et fournissant un courant continu de 1400 volts pour les plaques et 8 volts pour les filaments. Les lampes sont du type Métal E4M.

L’antenne est prismatique à quatre brins de 12 mètres seulement, montée sur pylônes surmontant la toiture de l’immeuble d’une dizaine de mètres environ. »

En juin 1926, Radio-Béziers effectue des essais dans les bandes des 75, 85 et 90 mètres, donc en dessous de 4 MHz.

Une émission est également ajoutée le vendredi à 16 heures pour le cours du marché des vins et alcools.

Radio-Béziers prend de la bouteille

En décembre 1926, le poste est relancé avec un émetteur de 150 watts sur 159 mètres.

Chaque soir à 21 heures, Radio-Béziers propose un concert en deux parties, ponctué de courtes causeries de dix à quinze minutes. La station trouve peu à peu son public et l’expérience prend de la bouteille.

Antoine Bonnefous enrichit les contenus avec :

  • les cours du marché des vins, alcools et farines
  • les retransmissions des réunions de producteurs viticoles
  • les événements lyriques, tauromachiques et religieux de Béziers.

Il s’associe également à l’Agence Fournier afin d’obtenir des informations quotidiennes et de proposer un véritable service d’actualité locale.

Le 27 février 1927, Le Radiogramme salue Radio-Béziers :

« Il organise un véritable journal parlé, des causeries, des cours et donne dix heures de concerts par semaine… Subventionné par le comice agricole et promouvant le vin, il rencontre un accueil chaleureux. »

Sur la demande du Comice agricole de l’arrondissement de Béziers, la station réalise même une émission spéciale de propagande pour le vin.

Le magazine Le Sommelier rapporte les slogans que l’on peut entendre à l’antenne et qui interpellent à notre époque beaucoup plus sobre. Comment on dirait de nos jours : un slogan, ça va, plus de deux bonjour les dégâts !

« Le vin est la boisson la plus hygiénique. »
« Le vin est un aliment économique. »
« Un litre de vin contient 700 calories. »
« Répandons largement l’usage du vin parmi les hommes : nous améliorerons leur santé et surtout nous diminuerons d’autant les fléaux qui ruinent l’humanité. »

La Gazette du village souligne également cette propagande. « Radio-Béziers, subventionné par notre comice agricole, répète tous les jours : le vin est un aliment pour l’homme, un litre de vin contient 700 calories, buvez du vin, etc. »

Le journal ajoute que la station fait aussi de la réclame gratuite pour les hôtels qui comprennent le vin dans le prix du repas et qu’elle défend parfois les clients lorsque ceux-ci sont exploités.

Une puissance croissante et un appel aux auditeurs

Toujours ambitieux, Bonnefous lance une souscription afin d’augmenter la puissance de son émetteur.

En avril 1927, celle-ci atteint 480 watts. En juin, elle passe à 700 watts grâce à un partenariat avec la Compagnie des Lampes Métal. Il fait également appel à des souscriptions, notamment auprès des établissements Fouga, afin d’assurer le financement et la pérennité de la station.

Soucieuse de la légalité et du respect des auteurs, l’équipe négocie avec les sociétés de compositeurs. Certains forfaits sont calculés sur une heure de répertoire par jour, d’autres sur des tarifs minutés.

Cette démarche témoigne de la rigueur de Bonnefous et de sa capacité à combiner passion technique et organisation professionnelle. Mais L’histoire de Radio-Béziers, qui avait commencé comme un bon cru, va connaître des passages plus âpres…


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