Un soir d’avril 1931, la voix de Madagascar s’élance dans l’Océan Indien. Retour sur les début de Radio Tananarive, aujourd’hui Radio Nasionaly Malagasy.
Les premiers crépitements de Radio Tananarive
Tout commence le 29 avril 1931. Ce jour-là, Radio-Tananarive émet pour la première fois, prudemment, presque timidement. On est encore dans la phase des tâtonnements, ceux que tous les pionniers de la radio connaissent bien : trouver la bonne longueur d’onde, affiner la réception, apprivoiser la technique.
La station ne sort pas de nulle part. Le poste émetteur a été construit par les PTT au cours de l’année 1930, et c’est sous l’impulsion du Gouverneur général Léon Cayla, homme réputé pour sa ténacité et son sens de l’initiative, que le projet a pu voir le jour. Le Service de la Radiodiffusion ainsi créé est rattaché au Bureau des Informations et de la Presse. Un ancrage administratif typique des colonies qui dit beaucoup sur la vocation première de cette radio : informer certes, mais aussi faire rayonner la présence française dans l’Océan Indien.
Une station, deux espaces
Techniquement, la nouvelle station se compose de deux entités distinctes dans l’Hôtel des Postes et Télégraphes, le poste émetteur et un auditorium.
L’émetteur, c’est le cœur battant de l’ensemble. Ses caractéristiques sont précises et méritent d’être conservées telles quelles, pour qui s’intéresse à l’histoire des techniques radiophoniques :
- Montage symétrique
- Puissance d’environ 500 watts antenne
- Modulation par contrôle d’anode
- Longueur d’onde : 50 mètres
L’auditorium, lui, se décompose en trois espaces fonctionnels. D’abord une salle de contrôle, où sont installés les accumulateurs, l’amplificateur de modulation et un récepteur de contrôle. Ensuite une pièce dédiée au micro du speaker et au meuble des phonographes pour la diffusion des disques. Et enfin, encore en cours d’aménagement à l’origine, un studio destiné à accueillir les orchestres et les concerts en direct.
L’édifice lui-même, décrit comme un bâtiment « lourd, aux allures de temple », a quelque chose d’imposant qui tranche avec la modestie des moyens.
Quels programmes sur Radio Tananarive ?
Dès les premières semaines, une grille horaire est mise en place. En semaine, les émissions ont lieu de 18h à 19h30. Les week-ends, la radio s’attarde un peu plus : de 21h à 23h, le samedi comme le dimanche.
Le contenu de cette période de rodage ? Essentiellement de la musique enregistrée, danses, chants, musique classique et, ce détail qui compte, musique malgache, accompagnée d’un journal parlé en malgache. Pas de grande sophistication, mais une régularité qui s’installe. Les auditeurs, eux, s’en déclarent enchantés d’après les retours dans la presse.
Pour avoir une idée plus concrète de ce qu’on pouvait entendre, voici le programme du samedi 22 août 1931, de 21h à 23h, qui donne le ton :
À 21h, l’heure exacte, donnée par l’Observatoire de Tananarive. Puis un « gala musical offert par un amateur de TSF » : une valse de Johann Strauss par orchestre symphonique, des airs chantés, la Sonate à Kreutzer de Beethoven interprétée par le violoniste Albert Saumons et le pianiste W. Murdoch, un air de La Traviata de Verdi, le Beau Danube bleu, et pour finir des chants malgaches. Journal parlé et musique de danse clôturaient la soirée.
La grande soirée avec un premier concert
L’étape suivante est franchie le 12 septembre 1931, avec un événement qui marque véritablement l’entrée en scène du studio définitivement aménagé. Ce soir-là, Radio-Tananarive diffuse son premier concert de musique classique en direct, avec le concours d’artistes de la Société Philarmonique et de musiciens de la musique du Gouvernement général.
Le succès est immédiat d’après la presse locale, et unanime, autant pour la qualité du programme que pour la pureté de la réception. C’est une validation technique et artistique à la fois. Fort de cet encouragement, la station annonce son intention de proposer plusieurs concerts de musique de chambre chaque mois. La radio de Tananarive passe à la vitesse supérieure.
Les ombres au tableau : l’argent, les auditeurs, l’avenir
Tout n’est pourtant pas rose. Un observateur de l’époque le note sans détour dans la presse locale : « le seul point noir dans cette organisation un peu improvisée, c’est le manque d’argent, l’absence complète d’un budget régulier ». Sans financement stable, difficile d’améliorer le matériel, de professionnaliser les équipes, de grandir.
Il y a aussi le problème des auditeurs. En principe, chacun doit déclarer son poste récepteur et acquitter une taxe de trois francs par appareil. Mais combien s’y plient réellement ? Personne ne le sait vraiment. Le nombre d’auditeurs réguliers reste une inconnue.
C’est dans ce contexte qu’est fondée la Radio-Association-Madagascar, une initiative d’amateurs de TSF de la Grande Île, dont le Gouverneur général Cayla accepte lui-même la présidence d’honneur. L’association se propose d’apporter une collaboration active aux émissions locales et de donner à la station l’appui qui lui fait défaut.
Un journal d’informations en malgache
Radio Tananarive a diffusé très rapidement en langue malgache (malagasy) puis a mis à l’antenne un orchestre de musique locale.
Un coup d’oeil sur les programmes en 1932
Samedi 30 juillet
Matin, de 11 h à 11 h 45
Informations. Heure donnée par l’Observatoire de Tananarive. Journal parlé malgache. Disques.
Soirée, de 18 h à 20 h
Informations. Heure donnée par l’Observatoire de Tananarive (à 18 h 30). Concert donné aux auditeurs de Radio-Tananarive par Mme Lillot et son orchestre à cordes : Mlle Michelle Coulant, violon solo ; Mme Jeannie Melot, violoncelle solo; M. Jean Flachot, deuxième violon
Soirée, de 21 h à 23 h
Informations. Heure donnée par l’Observatoire de Tananarive.
Concert de musique enregistrée (disques « La Voix de son Maître ») :
- L’Aigle de Lille (Blankenburg), marche, et Amoureuse, valse (Berger), par les deux Willards.
- La Paloma (Yradier), chantée par Gogorza (baryton), et La Golondrina (air mexicain).
- Kiss Me Goodnight, valse (Nicholls), et You Forgot Your Gloves, fox-trot (Lehár), orchestre.
- La Fille aux cheveux de lin (Debussy), par Jacques Thibaud, avec accompagnement de piano.
- Sicilienne (Paradis, arr. Dushkin), par J. Thibaud, violon avec accompagnement de piano, et Adagio (Vivaldi-Bach), exécuté par le même artiste.
- La Jolie Fille de Scoresby (Mercier, arr. Francis Salabert), valse, accordéon et orchestre.
Nous sommes seuls… du film Le Million (Bernard Pharès). - Souvenir (Drdla), par Mischa Elman, violon avec accompagnement de piano, et Kaleidoscope oriental (Cui), par le même artiste.
- Le Réveil à la ferme (Ezo, imitateur siffleur) ; Estudiantina, valse (Waldteufel), avec accompagnement d’accordéon.
- Oh ! Donna Clara, tango (Petersburski), chanté par M. Nicolas Amato (de l’Apollo).
La Blonde Elisabeth (Katscher), chantée par le même artiste.
La radio qui grandit : les ajustements de 1934 et 1935
Les années suivantes voient la grille horaire évoluer, signe que la station s’adapte à ses auditeurs et cherche à les fidéliser.
À partir du 1er octobre 1934, l’émission du matin, alors diffusée de 11h à 11h45, s’ouvre sur un journal parlé en langue malgache, avant de passer aux informations en français. Un petit concert de musique enregistrée occupe le créneau de 11h15 à 11h30. C’est un choix fort de donner la priorité à la langue de l’île dans l’ouverture de l’émission, c’est reconnaître une réalité linguistique et culturelle que la radio ne peut ignorer.
Puis vient le 12 février 1935, avec une nouvelle réorganisation des horaires :
- Le matin : de 11h45 à 12h50
- Le soir : de 18h à 18h30
- Les dimanches et jours fériés : sans changement le soir, et le matin de 10h30 à 12h.
Les programmes vont continuer de s’épaissir mais la prochaine étape sera l’installation d’un nouvel émetteur beaucoup plus puissant en dehors de la capitale.
Zoom sur la Grande Île
Madagascar dans les années 1930 : une île entre deux mondes
Les années 1930 surprennent Madagascar en pleine époque coloniale française. L'île, sous administration française depuis la conquête de 1896, vit au rythme d'une économie tournée vers la métropole (vanille, café, riz) et d'une société profondément inégalitaire, où la population malgache reste largement tenue à l'écart des cercles du pouvoir.
Tananarive (Antananarivo pour ses habitants) est alors une capitale en construction, accrochée à ses collines, mêlant architecture coloniale et palais royaux hova. Une ville de contrastes, où les fonctionnaires français côtoient une bourgeoisie malgache cultivée et de plus en plus consciente de son identité.
C'est dans ce contexte que la radio arrive. Et son apparition n'est pas neutre. Il s'agit de diffuser « la voix de la France dans l'Océan Indien » mais c'est aussi un acte politique. Mais la réalité du terrain est plus nuancée car dès 1934, Radio-Tananarive ouvre ses journaux parlés en langue malgache, reconnaissant de fait que l'île ne se laisse pas réduire à un simple relais de la métropole.
La Grande Île est aussi, à cette époque, un territoire immense et peu connecté. Pas de routes goudronnées sur la majeure partie du territoire, des communications difficiles entre les provinces et la capitale. La radio, dans ce contexte, n'est pas un luxe. C'est potentiellement le premier lien réel entre Tananarive et l'intérieur du pays... pour qui possède un récepteur.
Et c'est là que le bât blesse. Les postes récepteurs restent rares et chers, le public touché essentiellement urbain et européen. La radio populaire et malgache, celle qui parlera vraiment à toute l'île, est encore à venir.
En savoir plus sur LES RADIOS AU TEMPS DE LA TSF
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Merci un autre excellente « emission ».