Au printemps 1943, alors que l’Afrique du Nord est passée sous contrôle allié et que la rivalité entre le général Henri Giraud et les gaullistes s’exarcerbe, une nouvelle offensive s’engage sur le terrain des ondes. Pour appuyer là où ça fait mal, les services de propagande allemands à Paris lancent tout d’abord une fausse radio clandestine nommée Radio Brazzaville II.
Radio Brazzaville II cesse d’émettre en mai 1943 mais est aussitôt remplacée par trois stations prétendument clandestines, Radio Torchon, La Lutte Sociale et Radio-Libération qui prétendent émettre d’Afrique du Nord.
En réalité, ces radios ne diffusent pas depuis Alger, Tunis ou Rabat. Elles sont produites à Paris et relayées par le puissant centre émetteur d’ondes courtes d’Allouis, près de Bourges, infrastructure stratégique de la radiodiffusion française passée sous contrôle allemand. Derrière des identités politiques fictives, fasciste radicale pour l’une, communiste pour l’autre, « algéroise » pour la troisième, se déploie une opération coordonnée de propagande noire de l’Axe.
L’objectif est clair : semer la confusion, attiser les clivages idéologiques et discréditer les autorités alliées en Afrique du Nord en fabriquant de toutes pièces des voix locales supposées authentiques.
Radio Torchon voulait « nettoyer » l’Afrique du Nord
Apparue sur les ondes le 10 mai 1943 à 7 h 15, Radio Torchon se présente comme une station destinée à l’Afrique du Nord, diffusant en français un discours violemment antisémite et anticommuniste. Dès ses annonces d’ouverture, « Écoutez Radio Torchon pour le nettoyage de l’Afrique du Nord des Juifs et des communistes », la station adopte un vocabulaire obsessionnel de la souillure et de la purification, typique du lexique fasciste français des années 1930.
Elle s’inscrit explicitement dans la continuité des droites radicales d’avant-guerre, invoquant les figures de Jacques Doriot, Charles Maurras, François de La Rocque et Philippe Henriot, présentés comme les hérauts d’une Afrique du Nord « farouchement nationaliste, antijuive et anticommuniste ». Les Juifs y sont qualifiés de « parasites », les communistes de «gangrène », tandis que les partisans de la station seraient les « purs ». Elle émet tous les jours sur 11720 khz en français mais aussi en arabe et en kabyle.
Au-delà de l’invective, Radio Torchon poursuit des objectifs politiques précis. Il s’agit de discréditer les autorités alliées en Afrique du Nord, d’attaquer le général Henri Giraud et de décourager le soutien à son emprunt de guerre. Elle est également la première radio de l’Axe à viser personnellement son ministre de l’Information. Elle exhorte ses auditeurs à ne pas écouter les stations alliées, notamment Radio France à Alger, et lance des appels à la « révolte » et au « soulèvement ».
La Lutte Sociale, le faux masque communiste
Huit jours après Radio Torchon, le 18 mai 1943 quasiment même heure et sur la même longueur d’onde, apparaît La Lutte Sociale. Se présentant comme l’organe des « trois partis communistes d’Afrique du Nord », elle adopte un ton sérieux et doctrinal, imitant la rhétorique des organisations communistes. Comme Radio Torchon, elle est sur les ondes tous les jours un quart d’heure sur 11720 khz en français, en arabe et en kabyle.
La station annonce l’organisation clandestine de cellules en Tunisie, appelle à profiter des libertés accordées par Giraud pour renforcer le parti, exige la « purification » des administrations et réclame le retour des Israélites dans leurs fonctions. Elle diffuse même des consignes internes, telles qu’une mystérieuse circulaire n°213 SI, destinée à identifier « amis » et « adversaires ». L’effet recherché est double. Il s’agit de faire croire à une montée en puissance communiste imminente et terroriser les milieux conservateurs.
Cependant, plusieurs indices trahissent la manipulation. L’évocation de la dissolution du Komintern comme manœuvre stratégique de Joseph Staline destinée à tromper ses alliés « indignes » relève d’une grille d’analyse anticommuniste occidentale plutôt que du discours soviétique authentique. La franchise outrancière et la naïveté apparente du propos devaient éveiller les soupçons d’auditeurs avertis.
Des démentis officiels paraissent rapidement. L’Humanité clandestine dénonce en janvier et février 1944 un « poste boche émettant en France » cherchant à diviser les forces antifascistes. La supercherie est également révélée par la presse clandestine, qui identifie les speakers comme des collaborateurs issus du PPF, ayant souvent vécu en Afrique du Nord.
Radio-Libération, une voix d’Alger sortie des studios parisiens
À ces deux stations s’ajoute Radio-Libération, qui prétend émettre d’Alger mais diffuse en réalité depuis Paris, notamment des studios de Radio Paris. Son rôle complète celui de Radio Torchon et de La Lutte Sociale dans une stratégie coordonnée de désinformation, elle est d’ailleurs sur la mêle longueur d’ondes et diffuse en français mais aussi en arabe et en kabyle. « Ce poste de Radio-Libération, nous en avons la preuve certaine, émet tout simplement depuis Paris, depuis les studios des Champs-Elysées. Il en est de même pour le poste Radio-Lutte sociale qui, comme lui, ne cherche qu’à brouiller les cartes. Les speakers en sont des collaborateurs, en majorité PPF, qui tous ont vécu en Afrique du Nord. Nous en avons les noms. Ce sont Fouché, dit El Djezaïri, dit Gauthier, de son vrai nom Marcel Joubert ; c’est Fougère, ancien chef du PPF en Afrique du Nord, et quelques autres comparses. Nous ne les oublierons pas« , peut-on lire dans le journal clandestin L’Essor.
Contrairement aux deux premières, principalement destinées à l’Afrique du Nord, Radio-Libération cible aussi les pays neutres comme le Portugal ou la Suisse. Les dépêches mensongères qu’elle diffuse, par exemple l’annonce prématurée d’un « second front » en août 1943, sont reprises par certaines agences, puis réinjectées dans la presse française sous des datations de Lisbonne ou Genève, leur conférant une apparence de crédibilité internationale.
La coordination des trois stations apparaît clairement : Radio Torchon « annonce » le danger communiste, La Lutte Sociale en « fournit la preuve », tandis que Radio-Libération diffuse à l’étranger l’image d’une Afrique du Nord instable, menacée par la bolchevisation et divisée politiquement. L’ensemble vise à affaiblir l’autorité de Giraud, à freiner la réintégration des Juifs dans l’administration et à saper la légitimité alliée après le débarquement de novembre 1942.
Ces radios noires constituent ainsi un exemple caractéristique de propagande de l’Axe en 1943–1944 : une guerre des ondes fondée sur l’usurpation d’identité politique, la manipulation des peurs idéologiques et l’exploitation des fractures internes du camp adverse.
En savoir plus sur LES RADIOS AU TEMPS DE LA TSF
Subscribe to get the latest posts sent to your email.




Soyez le premier à commenter