Ce jour de 1946 où Paris entendit une radio très différente et audacieuse

Ce dimanche 31 mars 1946, les auditeurs parisiens qui tournent le bouton de leur poste sur 214 mètres (1402 kc) entendent quelque chose d’inhabituel. Pas de speaker au ton magistral, pas de programme annoncé à l’avance dans les journaux, mais des émissions insolites, expérimentales, parfois déconcertantes, diffusées par un petit émetteur niché en plein cœur de la capitale. Le Club d’Essai vient de naître sur les ondes.

La Radiodiffusion française a mis au point, discrètement, un nouvel émetteur monobloc de faible puissance, 1 kilowatt seulement, sur une longueur d’ondes qui passe rapidement à 315,80 m (950 kc, quasiment l’ancienne fréquence du Poste parisien). Une portée délibérément modeste pour couvrir Paris et sa banlieue uniquement. Pas question d’arroser la province ou de rivaliser avec les deux grandes chaînes nationales. L’enjeu est tout autre : expérimenter, sonder, innover, puis, si les essais concluent positivement, reverser les meilleures trouvailles sur un programme national.

Un laboratoire sur les ondes

L’histoire du Club d’Essai ne commence pas vraiment ce dimanche de mars 1946. Elle plonge ses racines dans la guerre, dans le clandestin, dans l’urgence. C’est en 1942 que Pierre Schaeffer fonde le Studio d’Essai, ancêtre direct du Club, au sein de la Radiodiffusion nationale de Vichy, au 37, rue de l’Université à Paris. Il produit des programmes pour la radio tout en regroupant des esprits rebelles. C’est ainsi qu’en août 1944, ce même studio est le premier à prendre l’antenne depuis Paris libéré. Après la Libération, sous l’impulsion de Wladimir Porché, directeur de la Radiodiffusion française, la structure se réorganise, s’agrandit et prend un nouveau nom : le Club d’Essai.

Le 31 mars 1946 marque donc moins une naissance qu’une émancipation. Pour la première fois, le laboratoire dispose de sa propre antenne. Il peut enfin donner corps, en public et en direct, à ses recherches sur une « esthétique radiophonique raisonnée ».

« Il y a longtemps que des recherches sont en cours tant en France qu’à l’étranger, pour donner le maximum d’efficacité aux émissions radiophoniques. La création d’un émetteur qui proposera au public des résultats déjà acquis n’est donc pas une révolution. Elle porte du moins nos efforts sur un plan public. » 

Jean Tardieu, Radio 46, mars 1946

Tardieu, l’hôte idéal

À la tête de cette aventure, Jean Tardieu, un homme singulier. Poète de l’absurde, dramaturge de l’avant-garde, ami des surréalistes, Tardieu n’est pas un homme de radio au sens conventionnel. C’est précisément pour cela qu’il est irremplaçable. Il conçoit le Club d’Essai non comme une chaîne parmi d’autres, mais comme un acte de pensée, une manière de pousser la radio vers ses limites, de l’obliger à inventer son propre langage.

Sa vision est clairement articulée dans les colonnes de l’hebdomadaire Radio 46 au moment du lancement. Il s’agit de composer des programmes «comme un hôte en composerait pour divertir ses invités ». Avec de la documentation, de la musique, de la littérature, du théâtre, des variétés mais toujours guidés par une exigence de forme.

« Nous voulons essayer de composer des soirées comme un hôte en composerait pour divertir ses invités. Mais nous voudrions aussi rendre assimilables les plus grandes richesses scientifiques, littéraires et musicales»

Jean Tardieu, Radio 46, mars 1946

Inédit : des programmes sans annonce pour l’effet de surprise

L’une des décisions les plus originales du Club d’Essai est de ne pas publier ses programmes à l’avance. Là où toute la presse spécialisée de l’époque vit de ses grilles et de ses annonces, le Club fait le choix délibéré de la surprise. Raison invoquée ? Provoquer chez l’auditeur un « effet de surprise » qui constitue en soi le véritable sondage de l’opinion publique.

Ci-dessus : le Club d’essai caricaturé en studio-salon d’essayage.

Car le Club d’Essai est aussi, dans sa conception première, un gigantesque outil d’évaluation. Un organisme permanent d’enquête doit collecter les réactions des auditeurs de milieux très divers et en faire remonter périodiquement les résultats statistiques aux services producteurs. Les émissions qui obtiennent l’agrément du public sont ensuite proposées aux chaînes parisienne et nationale.

Jazz, science et poésie : un programme de l’imprévu

Que pouvait-on entendre, ces jeudis, samedis et dimanches, en cherchant les 214 mètres sur son récepteur ? Une étrange et belle mixture. Des émissions comme Radio-Laboratoire, conçues par l’ingénieur en chef M. Matras et ses collègues, pour rendre accessibles les grandes questions scientifiques du temps. Des lectures directes par de grands artistes de textes authentiques, plutôt que des adaptations édulcorées. Mais aussi des pièces de théâtre jouées sans modification majeure, en exploitant les plans sonores pour souligner les débats intérieurs des personnages.

Par ailleurs, le Club d’Essai retransmettait certaines émissions de l’American Forces Network. Pour les amateurs de jazz en plein essor dans le Paris de l’après-guerre, c’était une aubaine inespérée.

Extraits du programme du Club d’essai en 1946

Dimanche 19 mai

  • 12h30. À la bonne franquette, avec Isidore, Pierre Asso et leurs invités.
  • 13h00. Le courrier des auditeurs du Club d’Essai, par François Guillaume.
  • 13h05. Cornet à dés.
  • 20h00. Improvisations à deux pianos sur une vieille chanson, par Henriette Roget et Pierre Sancan.
  • 20h15. Paroles de Paris (1).
  • 20h40. Mélodies, par Andrée Cuvillier et Noël Prado.
  • 21h10. Siméon le stylite, par Emilia Malespine.
  • 22h30. Les musiciens vus par eux-mêmes : Gabriel Fauré, critique musical.
  • 22h30. Parenthèses, un sketch de Jean Lee, avec des parenthèses ouvertes par Raymond Souplex.

Jeudi 23

  • 12h30. Cabarets d’autrefois, production de Bronislaw Horowicz.
  • 13h00. Souvenirs de films.
  • 20h00. Chants d’Amérique latine.
  • 20h15. Radio-Laboratoire, par Albert Riéra et Roger Veillé.
  • 20h45. L’Impossible Aventure, de Blaise Cendrars, réalisateur Maurice Cazeneuve.
  • 21h30. Musique et danse : de Rameau à Poulenc (pièces pour piano).
  • 21h45. À la recherche du temps qu’il fera, de José Bernart et Antoine Marchal, essai radiophonique du Service d’Études des Maisons de la Radio.
  • 22h45. La Veillée des Chaumières : de Littré à Pierrot-les-Grandes-Feuilles. Production : Albert Riéra.

Samedi 25

  • 12h30. Feux d’ambiance, par José Bernhart.
  • 13h00. Les Ânes rouges, par Hubert Degex et François Billetdoux.
  • 20h00. Musique et Longitude, par Gilbert Rouget.
  • 20h15. Le cycle du Théâtre antique, « Sophocle », présentation de Jacques Heurgon.
  • 21h45. Un jeune compositeur : Jean Martinon.
  • 22h20. Le Magicien du silence, par Jean Delage.
  • 22h40. Beau langage, belles lectures.

L’atelier de toute une génération

En quelques mois, le Club d’Essai devient le rendez-vous d’une génération. Jean Cocteau, Albert Camus, Raymond Queneau viennent y prendre le micro. Boris Vian y lit ses textes. De jeunes talents inconnus y font leurs premières armes : un certain Pierre Tchernia, un dénommé Michel Polac… Même Antonin Artaud y passe. Sur le plan musical, Pierre Schaeffer y met au point ses expériences avec le « sillon fermé ». En octobre 1948, son Concert de bruits est diffusé pour la première fois. La musique concrète vient de naître.

« La radio s’adresse à des milliers et des milliers d’individus en même temps, mais elle pénètre chez eux, elle les touche en tant qu’individus et jamais en masse. C’est à l’origine, dans l’œuvre proposée, que doit s’ébaucher la communion. »

Jean Tardieu, Radio 46, mars 1946


Le Club d’Essai ne durera pas toujours sous cette forme. Dès 1949, la télévision commence à attirer ses collaborateurs les plus inventifs. En 1959, ses dernières émissions s’éteignent sur les ondes parisiennes.


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